Baobabs (titre en révision) – Résidence de recherche brute de Sarah Elola

Baobabs (titre en révision) – Résidence de recherche brute de Sarah Elola

Artiste et chorégraphe en danse africaine contemporaine, Sarah Elola venait en résidence au Cube pour établir une méthodologie de travail avec des aîn·e·s en vue de la création d’un spectacle de danse pour l’enfance et dont le format serait inclusif. (En résidence au Cube du 16 au 29 octobre 2023)

JOURNAL DE BORD

Projet de création avec des Aînés pour un public d’enfants.

Par Sarah Elola


J’arrive au Cube le lundi 16 octobre 2023 avec l’intention d’y arriver comme j’arriverais au pied du baobab. Pour me poser, me déposer, me taire et écouter. M’écouter et écouter.

‘Écoute les Choses plus que les Êtres’, dit le célèbre poème ‘Souffles’ de Birago Diop.

Pour ces deux semaines, temps de luxe suspendu, j’ai décidé de tout faire pour rester dans une bulle. Ma résidence de recherche doit être une bulle assise au pied du baobab. Une bulle qui déborde au-delà des murs du Cube et des heures pendant lesquelles j’y suis. Je me promets d’entretenir en moi cet état à la fois méditatif et introspectif, mais aussi ouvert et réceptif, en conversation avec ce que je suis venue chercher.

Ce que je suis venue chercher au Cube, je l’ai formulé en deux grands objectifs :

> tracer les premiers contours d’une méthodologie de travail avec des Aînés

> me pencher sur les possibilités de formats que pourrait prendre cette création que je souhaite tout sauf frontale

À mon agenda, j’ai déjà des rendez-vous avec trois artistes ayant travaillé avec des personnes âgées, dans divers contextes (Myriam Fugère de Jouer dehors, également Aide aux bénéficiaires dévouée, Léa Tremblay Fong pour sa création Eat Sit and Chew ancrée dans la communauté chinoise de Montréal et impliquant des aînés, et Mascha Tielemans de Mas & Co, qui a mené divers ateliers dans une résidence  de personnes âgées avec divers degrés de démence, aux Pays-Bas), deux bougies d’allumage (voix avec Gabriel Dharmoo et un croisement d’explicitation/somatique avec Julie Drouin), des créations à aller voir (Une petite fête, Génération danse, Nzinga, etc.), des ateliers de Gaga au studio 303 pour mouvoir et intégrer le tout dans mon corps, de la lecture de textes de natures diverses sur les personnes âgées. Bref, un programme joliment étoffé que les mystères de la création viendront bousculer dès le deuxième jour.

Le deuxième jour donc, alors que je plonge avec fébrilité dans les multiples pistes et suggestions reçues la veille à mon accueil au Cube, une première question émerge et m’emmène plus en profondeur : mais pourquoi, vraiment, veux-tu faire cette création?  Oui, c’est vrai, pourquoi au juste me tient-elle à cœur à ce point? Bizarrement, je n’avais pas réellement encore pensé à cela, sous cet angle. Presqu’aussitôt jaillit une prise de conscience importante : en arrière de ce projet se cachent à la fois une douloureuse nostalgie de mon enfance avec des personnes âgées côtoyant des enfants au quotidien (en Afrique), et la peur qu’une telle réalité n’existe plus jamais ici ou ailleurs, malgré les discours alertants sur l’effritement du tissu social et l’isolement qui en découle. J’ai compris que continuer ce projet voulait dire admettre et composer avec ces émotions. J’ai accepté, et j’ai pleuré.

Les jours suivants, j’ai compris que ce ‘pourquoi’ était un guide central pour aborder mes deux objectifs. C’est à partir de ce ‘pourquoi’ qu’a découlé la question fondamentale suivante : de quoi exactement veux-tu parler, qu’est-ce que tu veux dire/exprimer avec cette création? Alors j’ai compris : je ne veux pas juste que des enfants voient des personnes âgées dans une création (idée de départ), je veux aussi créer une mise en relation, voire des rencontres, entre personnes âgées et enfants. Il s’agit donc de la relation entre eux.

Oeuvre de Meagan Boyd

Ah! Voilà qui influence la méthodologie et le format! Rapidement, des critères de sélection en découlent, dont plusieurs se confirment lors de mes entrevues avec les autres artistes qui font écho aussi à l’importance du temps comme une composante incontournable. Cette démarche impose de prendre le temps. À l’instar du baobab. Pour durer dans le temps.

Le temps pour établir un lien de confiance, pour atteindre la profondeur recherchée, pour respecter le rythme en jeu, pour atteindre cette qualité de dépôt au pied du baobab. Honorer le processus. En fait, le processus sera baobab. Le nom ‘Baobabs’ importe peu finalement, l’essence ou l’esprit du baobab est ce qui sera insufflé à l’oeuvre.

Des thèmes déferlent comme autant de branches à faire pousser, ricochets de certains fondements en danse noire: inversion, circularité, rituel, Sankofa, etc. Je m’en réjouis particulièrement car jusque là, je ne voyais pas encore comment faire le lien entre ma pratique en danse africaine contemporaine et cette création avec une pluralité de corps, dits âgés, possiblement considérés comme non professionnels en danse. Ces thèmes donnent chacun leur ton à la méthodologie et au format.

Les bougies d’allumage quant à eux confirment mes intuitions : l’explicitation, le Feldenkrais, de même que les multiples possibilités de compositions ludiques avec la voix sont des outils que j’ai envie d’explorer davantage. Je sens bien leur potentiel au service de ma démarche. De beaux outils pour ouvrir la voie, les corps et les espaces et pour faire pousser ce qui y est latent. Tel la minuscule graine qui devient un gigantesque baobab qui peut vivre jusqu’à 2000 ans. De la puissance en latence.

Je prends des notes sans cesse, sur mes multiples feuilles colorées. Sentir les éléments, le papier, sur la table, le plancher en bois sous mes pieds nus, entendre mon écriture, assise presque dans la pénombre. Sans musique. Je ne suis pas pressée. Je suis là pour écouter. Des fois les yeux fermés, des fois je vais regarder les enfants dans la garderie en face. Je les regarde jouer. Ils doivent avoir 2-3 ans ceux que je vois. J’observe leurs gestes répétitifs, saccadés, Chacun dans sa bulle. Celle qui va chercher une poupée, la dépose, puis la reprends, la redépose un peu plus loin, approche un autre objet, le dépose à côté de la poupée, re-déplace la poupée, va chercher un panier et trouve de quoi remplir le panier… a-t-elle oubliée la poupée?… doucement se transpose dans mon esprit une femme âgée, seule dans son appartement, peut-être un peu confuse, exécutant presque geste pour geste une séquence en écho à ce qui se déroule ici sous mes yeux. Ces échos entre vieux et enfants.

C’est seulement à l’avant-dernier jour que je me mets à chantonner, et à avoir envie d’écouter de la musique. Ça me rappelle très vaguement quand après un certain temps suspendu, au pied du baobab, j’entendais soudain l’envolée des oiseaux qui quittaient les branches du baobab…pour y revenir encore, peu après. Le son de leur envolée avait un effet si libérateur qu’on aurait dit que je battais mes ailes avec eux après avoir déposé ce qui devait s’envoler. L’un de mes vœux les plus chers pour la suite serait de trouver comment partager et faire vivre cette expérience kinesthésique.

Au dernier jour j’ai plusieurs certitudes, mon séjour au Cube m’a permis de clarifier certaines fondations clés de ma démarche. Je n’ai pas toutes les réponses, mais j’en ai eu plus que je ne prévoyais. Je me sens encore plus investie et motivée à continuer à une étape de recherche-création pendant laquelle je pourrai travailler avec un groupe-test et plonger concrètement dans des explorations ciblées. Je suis venue pour semer et je sais que tôt ou tard, les fleurs du baobab fleuriront.

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