Le consentement : Une démarche de l’autrice Bernadette Gruson

Le consentement : Une démarche de l’autrice Bernadette Gruson

Grâce à une entente de coopération dans le domaine du théâtre pour l’enfance et la jeunesse entre le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Centre international de recherche, de création et d’animation de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, Le Cube a le plaisir de recevoir en résidence tout l’automne 2021 l’autrice française Bernadette Gruson.

Vous pouvez suivre ici l’évolution de sa démarche et ses réflexions…


Je vais te dire ce que je veux, ce que je veux vraiment, vraiment.
Et toi dis moi ce que tu veux, ce que tu veux vraiment, vraiment.
Les Spice Girls, Wannabee

Je vous écris de Montréal où je suis arrivée le 5 octobre, accueillie par Le Cube, centre de recherche et de création en théâtre pour la jeunesse, Le Calq, le Conseil des Arts et des Lettres du Québec, et (de loin) par la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon. Même si pendant cette résidence le sujet est le consentement, j’entre de plain-pied dans le nouveau cycle « Sortir de la reproduction. Sortir des violences ».

Ecrire, c’est aussi beaucoup lire. Dans mes bagages, Céder n’est pas consentir de Clotilde Leguil, Réinventer l’amour de Mona Chollet, Le berceau des dominations de Dorothée Dussy. Et sur mon bureau ceux que j’ai trouvé ici Je n’en ai jamais parlé à personne de Martine Delvaux, La fabrique du viol de Suzanne Zaccour, Libérer la culotte de Geneviève Morand et Nathalie-Ann Roy, Filles corsaires de Camille Toffoli, et des tas de « Zines » publications auto-éditées, créatives, permettant aux auteur.ice.s de partager leurs pensées.

De ces lectures, ce qui m’interpelle le plus, c’est la réalité et la normalité de ces sujets dans toutes les consciences, même chez ma voisine de 94 ans rencontrée sur le palier suite à une manœuvre incendie. En France, les études de genre sont menacées d’être supprimées, la pensée féministe rangée au rayon témoignages et le consentement perclus de « On ne peut plus rien dire ».

Je ne dis pas que c’est plus facile au Quebec, pays des Calinours, loin de là. En 2016, sur 633 000 agressions déclarées, 1 814 aboutiront à une condamnation (Source L’actualité 2016, in La fabrique du viol de Suzanne Jaccour). Je dis juste qu’au Québec, on n’en est plus à tenter d’ouvrir une conversation*. Ça jaze* déjà depuis un bon moment, partout, et de manière simple, directe, et fertile. On n’en est plus à dire ce qu’on ne veut plus, comme on chasse un cauchemar. On dit ce que l’on veut, même pas en rêve, mais comme une chose banale et joyeuse. Et c’est pour moi source de force et d’inspiration d’être justement ici, à Montréal, pour débuter ce cycle d’écriture sur fond des Spice Girls !

 

* en référence au dernière essai de Manon Garcia « Conversation des sexes. Philosophie du consentement. » Editions Flammarion

* causer, discuter agréablement. Ce verbe n’est pas péjoratif au Québec.


L’Origine du consentement.

Ou l’incompréhension du Contrat Social de Rousseau.

Le mot consentement présuppose une égalité d’expression de ce que je suis et de mes choix. Comme dans la chanson des Spice Grils « Je vais te dire ce que je veux vraiment, vraiment. Et tu vas me dire ce que tu veux vraiment, vraiment. ».

Juste que là, tout va bien au pays de l’égalité. Dire oui ou non, ce n’est pas bien sorcier. Fin de la discussion.

Sauf qu’en pratique, dans le présupposé d’égalité se loge « l’inégalité de vulnérabilité », comme le nomme la philosophe Manon Garcia.

À la naissance, on ne signe pas un contrat en trois exemplaires entre la société, nos parents, et soi-même, pourtant c’est tacitement ce qui se passe.

A peine sorti.e de notre état aquatique, on est célébré.e fille ou garçon et là ça dérape. On se retrouve assigné.e aux normes de genre de la société où on vient de naître. Ou n’être (pas) – mais bon de quoi on se plaint, on a une toute vie devant soi pour apprendre à l’être – le langage des oiseaux est parfois désopilant.

Soumettre un nouveau né à ce contrat alors qu’il a encore les yeux collés et les poumons d’un poisson, y consentir pour lui alors même que le dit contrat est profondément inégalitaire, injuste donc violent, comment dire, c’est une future non-assistance à personne en futur danger de violences. Mais c’est le contrat. C’est comme ça, ça a toujours été comme ça, faut faire avec. Comme plus tard on dira, c’est un homme, faut faire avec, il est impulsif, mais tu verras au fond il n’est pas bien méchant.

Dès lors, en dehors de la lecture que nous feront nos parents et la société, ce sera à nous d’avoir la volonté d’aller lire chaque petit alinéa du contrat. Mais lire ne sera pas suffisant, il faudra les confronter à la réalité. Donc trouver les mots – qui ne sont pas dans le contrat, ce serait trop facile – pour penser les contradictions, les tensions, les violences auxquelles nous soumet ce contrat. Pour au final, au prix d’un certain nombre d’allers-retours entre ce à quoi on croyait consentir et ce qu’on vit réellement, peu à peu ne plus consentir à notre propre soumission et devenir sujet souverain de nos propres choix.

Mais ce n’est pas fini, reste la cerise sur la note de bas de page.

Faire partie de la société donne indifféremment accès au contrat. Jusque là encore, tout va bien au pays de l’égalité. Mais, et c’est là que « l’inégalité de vulnérabilité » arrive, ce que les femmes ont à en dire, ne compte pas, c’est l’affaire des hommes. Ce que pensent, ressentent, expriment les femmes, et notamment en terme de désir et de sexe, n’a pas de valeur, n’a pas de poids, bref on s’en fout.

« Pourquoi consultez-vous leur bouche, quand ce n’est pas elle qui doit parler ? (…) La bouche dit toujours non et doit le dire ; mais l’accent qu’elle y joint n’est pas toujours le même, et cet accent ne sait point mentir (…) Oui, je soutiens qu’en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste et vraie (…) * »

Je n’ai rien contre Jean-Jacques Rousseau, paix à son âme qui a rejoint les étoiles depuis bientôt 250 ans. Mais pourrait-on consentir à brûler ce contrat et en écrire un qui soit égalitaire. Pourrait-on une bonne fois pour toutes prendre conscience de notre complicité dans la reproduction des violences, et de la culture du viol. Pourrait-on consentir à converser sans pression, sans négociation, sans domination, et se dire avec confiance « Je vais te dire ce que je veux vraiment, vraiment. Et toi, tu vas me dire ce que tu veux vraiment, vraiment. »

Au moment où j’écris ces mots, je reçois un sms de France. Un viol. Une plainte. Une longue procédure. Une cour d’appel. Le verdict de l’avocat général. La victime aurait pu être plus courageuse et gérer ça à l’amiable plutôt que de saisir la justice.

J’ai la nausée.

En théorie, tout le monde est contre le viol. En pratique, tout le monde le tait, le minimise et le légitime. On ne peut plus dire « c’est comme ça, tais-toi et fais avec ». Ça suffit. On arrête les dégâts. On change le contrat. Ensemble.

 

Bernadette Gruson
Octobre 2021

* l’Emile, ou de l’Education, Jean-Jacques Rousseau



BIOGRAPHIE DE L’AUTRICE EN RÉSIDENCE

Adolescente, Bernadette Gruson est passionnée de danse contemporaine. Etudiante, ce qui fait sens ce ne sont pas ses études de biologie mais les cours de rock qu’elle donne dans plusieurs écoles de Lille. Elle découvre le théâtre dans un atelier d’improvisation. C’est une révélation. Entre improviser une scène et improviser sa vie, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit.

En 1995, elle part aux Etats-Unis, dans une Université du Wisconsin, où elle est assistante des professeurs de français. Elle se passionne pour la pédagogie, elle propose des ateliers d’improvisations où il est question d’apprendre par corps, sans tables, ni chaises, le corps en mouvement. En parallèle, elle suit des cours d’acteur studio, et joue dans la troupe universitaire.

Elle part ensuite à Madrid où elle donne des cours particuliers et en entreprises (Coca Cola, Gras Savoy, Andersen consulting). Ces expériences lui permettent de développer une pédagogie basée sur le théâtre.

En 1997, elle s’installe à Avignon, elle enseigne à l’Institut américain, elle entre au conservatoire, s’investit aux Hivernales, valide un DU de recherche sur les Arts du Spectacle, et passe un Master de Sciences de l’Education.

En 2000, elle est embauchée à Paris par The Institute of European Studies et le Pôle universitaire Léonard de Vinci. Après un voyage de 6 mois au Népal et en Inde, elle entre au Samovar, à Paris en septembre 2002. Elle y trouve la transdisciplinarité(clown, écriture, théâtre, mise en scène, chant, mouvement). En parallèle, elle se forme aussi en shiatsu (FFST Paris), en yoga (Ecole Gérard Arnaud), et en dessin (Ecole Duperret). En 2005, elle quitte Paris et s’installe à Lille. Elle entre aux Clowns de l’Espoir.

En 2006 elle crée la Compagnie Zaoum avec le solo Vak’Harms, tissé d’une sélection de textes courts du poète russe Daniil Harms.

En 2008, elle est conteuse pour la compagnie du Tire Laine.

En 2009, elle retrouve Zaoum avec La femme de l’Ogre, un solo rock sur la maternité, l’instinct maternel et la violence enfouie des mères. Le texte est édité sous forme de roman graphique aux éditions La boite à bulles.

Pour structurer son travail de metteuse en scène, et de porteuse de projets, elle bénéficie en 2010 du dispositif Pas à Pas de la DRAC Nord-Pas-de-Calais, en partenariat avec l’Hippodrome, Scène Nationale de Douai. Ainsi, elle suit comme « stagiaire à la mise en scène » les répétitions de Cercles/Fictions de Joël Pommerat aux Bouffes du Nord, et La paranoïa, de Rafael Spregelburd, mis en scène par Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo, à Chaillot, et le travail de David Bobée avec l’Ecole de cirque de Lomme.

En 2011, elle pose les bases d’un nouveau projet d’écriture dramaturgique dans le cadre de l’Aide au Compagnonnage du Ministère de la Culture, en partenariat avec le Théâtre des Lucioles. Pendant cette période, elle est assistante à la mise en scène sur Louise, elle est folle, de Lesly Kaplan, mis en scène par Elise Vigier et Frédérique Loliée, et elle écrit, joue, et met en scène AbaTToir, créé en mars 2012 à l’Hippodrome de Douai. AbaTToir, carambolage entre les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et ses souvenirs dans l’usine familiale du bassin minier, raconte ce qui de l’enfance enchaîne, déchaîne, et libère la femme d’aujourd’hui.

Au long de la création, elle mène une collecte de fragments amoureux auprès d’un large public, et crée l’installation sonore (Im)permanences.

En 2013, elle emmène (Im)permanences à l’Hôpital de Douai dans le cadre du dispositif Culture Santé.

En 2014, elle écrit et met en scène le spectacle Pièce montée, avec la compagnie de l’Oiseau Mouche.

En 2015, le texte et solo Fesses poursuit le questionnement sur les conditionnements qui entravent le corps, et en particulier le corps des femmes. Fesses est un pied de nez à l’objectivation du corps féminin, il renverse l’objet cul en sujet fesses. Pour ce texte, Bernadette obtient la bourse de découverte du Centre National du Livre, et une résidence à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon. En parallèle, elle conçoit la performance Eloge de Fesses pour musées.

A la suite de cette création, elle réalise le projet Le corps, d’abord à l’Hôpital d’Arras dans le cadre d’un dispositif Culture Santé, valorisé au niveau national par le Ministère de la Santé.

En 2016, elle écrit et met en scène Carambolage, spectacle de cirque avec seize circassiens de l’Ecole de cirque de Lomme, où elle intervient par ailleurs régulièrement comme œil extérieur sur des sorties de numéros. Elle accompagne entre autres la création du solo Patient de l’équilibriste Adrien Taffanel.

En 2017, après une formation à La Belle Ouvrage à Paris, elle projette un triptyque sur le corps, l’intime et les sexualités avec lequel elle affirme la physicalité de sa recherche au croisement des écritures, des langages, et des disciplines.

Miroir(s), créée en 2017 au Louvre-Lens, dans le Pavillon de verre, une installation sonore qui invite à porter un autre regard sur le corps et le genre, à réfléchir au travers de nus célèbres de l’histoire de l’art aux assignations qui nous conditionnent.

En 2018, le texte Quelque chose retrace l’histoire du sexe et de l’amour du point de vue de sa place de femme. Dans ce solo résolument humoristique, même si cette histoire est loin d’être drôle, Bernadette Gruson affirme avec joie son engagement féministe. La volonté de dire l’histoire qu’on ne dit pas, qu’on a effacé, pour redonner la place, la valeur, et la puissance aux femmes résonnera particulièrement avec le mouvement #metoo et #balancetonporc.

Ce triptyque conçu pour tous les publics, touche particulièrement les ados venus en nombre. Débats, ateliers de sensibilisation se multiplient. Un projet d’immersion en collège avec Le Volcan, scène nationale du Havre donne lieu à la création de capsules vidéos, et une chaîne youtube dédiée à la médiation.

Dans le cadre du dispositif Culture Santé, le solo Quelque chose et l’exposition Miroir(s) sont accueillis à la prison de Lille-Loos-Sequedin et donnent lieu en 2018-2019 à un projet d’envergure avec la M.A.F (Maison d’arrêt des femmes). Une rétrospective photographique est exposée avec l’installation Miroir(s) au Salon ART UP à Lille en juin 2021.

Le dernier volet, To tube or not to tube est un texte et une création à destination des ados d’aujourd’hui, et d’hier. Il aborde sans tabou l’influence de la culture pornographique sur la perception de soi et de l’autre. Pour ce texte elle reçoit une bourse du Centre national du Livre. Malgré la situation sanitaire, la création voit le jour en mars 2021 au Louvre-Lens.

Pendant la création, pour partager la force des témoignages de cette jeunesse livré à elle-même dans le far west numerique, elle réalise son premier court métrage documentaire « De la classe au plateau, des jeunes parlent de la culture porno ».

Le triptyque Miroir(s) / Quelque chose / To tube or not to tube traverse et a été traversée par le mouvement #metoo. Maintenant que les mots et les réalités entrent dans les consciences, elle ouvre un nouveau cycle de recherches et de création pour construire l’après : comment sortir de la reproduction, comment sortir des violences et bâtir ensemble de nouveaux rapports humains. Le solo Autre chose, ou ce que la domination masculine fait aux hommes et A gauche du oui, à droite du non. Chroniques du consentement en sont les deux piliers.

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