VACARMES – résidence de Boucan Collectif

VACARMES – résidence de Boucan Collectif

Le projet VACARMES est l’initiative d’Annie Préfontaine, directrice artistique, qui rassemble son équipe depuis l’hiver 2020 autour de la création d’une œuvre scénique à la jonction de la musique et du théâtre. La compagnie Boucan Collectif explore la quête identitaire de l’adolescence entre les mots et les mélodies. Leur résidence permet d’examiner à travers une œuvre rassembleuse ce que la musique nous permet d’exprimer de notre individualité, comme de notre collectivité. Ce projet s’appuie sur une méthode de création collaborative avec des membres du public ciblé et s’intéressant à l’expression artistique. (En résidence au Cube, du 25 avril au 8 mai 2022.)

Journal de bord

Jour 01 + Jour 02

Je me présente: Aurélie, co-autrice du spectacle VACARMES, actrice formée, créatrice littéraire en formation, chanteuse de plaisir, impostrice quand même dans tout ça. Je serai archiviste pour notre résidence des deux prochaines semaines.

Premièrement, il est important de savoir que ce spectacle est sur le feu depuis 2020. Il frémit, bouillonne, déborde parfois. C’est qu’on est beaucoup de têtes sur ce projet, 6 co-auteur.rices fabuleux.ses et des jeunes allumé.e.s de qui le feedback est primordial! VACARMES, c’est un concert théâtral ambitieux. Il y a six mois, le show comptait environ vingt-cinq personnages. On a écrémé à dix.

Personnellement, je suis fière. Fière des coupures (kill your darlings, qui disent!), mais aussi fière parce que c’est clair pour moi que l’objet final sera imprégné de toutes les étapes qu’il a traversées.

Portrait général all-dressed, bienvenue dans notre belle pizza interdisciplinaire intergénérationnelle (Ouain. En tout cas. J’ai faim, je pense).

Depuis deux jours, nous sommes seulement deux créatrices à avoir la main à la pâte. Il y a moi (sur la photo: en trop gros plan) et Annie Préfontaine, directrice artistique extraordinaire, co-autrice, gestionnaire, personne formidable en général (sur la photo: hors-focus et en train de se demander pourquoi j’ai choisi ce moment-là pour prendre une photo).

Nous sommes en résidence dans les locaux du Clou, où nous utilisons actuellement espace et wifi pour défricher, écrire, jammer, s’exciter. Nous avons des épiphanies qui seront peut-être éphémères mais qui restent galvanisantes. C’est comme si tout avait infusé. Je vous promets qu’un jour j’arrête les parallèles alimentaires.

J’ai hâte que les ami.e.s se joignent, de leur partager les avancées, hâte d’entrer en contact avec les jeunes (reportage À VENIR!! On s’en va sur la RIVE-SUD!! Stay tuned!!!) et hâte de voir ce que cet intensif permettra de faire germer.

Merci pour la résidence. À bientôt. Je vais essayer de prendre de bien meilleures photos.


Résidence — jour 3

« Aurélie, tu as dit que tu travaillais avec une équipe exceptionnelle de collaborateurs. trices, mais qui sont-iels ? » – Tous nos fans.

Je sais, le mystère est dense.

 

Voici les six cerveaux qui enfantent VACARMES :

Annie Préfontaine

Aurélie Fortin

David Noël

Cathy Fried

Denzel

Jean L’Océan

 

En collaboration avec :

Sam Gaudet, 13 ans, Montréal — QC

Maëva Gagné, 13 ans, Saint-Joachim-de-Shefford — QC

Maya Fiset, 14 ans, Québec — QC

Marianne Beaudet, 16 ans, Montréal — QC

Aujourd’hui, notre équipe de résidence s’est élargie alors qu’on a accueilli Irdens Exantus alias Denzel, acteur et artiste musical prometteur (check out son EP tout frais, Se Pa Lèd Ou Lèd !)

Il s’est emparé d’un personnage de douze ans adepte de gangster rap. Avec fascination et admiration, j’ai pris le backseat pendant l’enregistrement du démo « Take the Wheel DJ ».

L’idée du personnage de douze ans qui fait du rap un peu trop mature pour son âge (DJ Wizzkid, de son nom), c’est de montrer un préado qui veut sauter des étapes, qui regarde les plus vieux avec envie. Ça le rend tendrement ridicule. Sa condition de p’tit n’est pas irréversible, ça permet de rire de lui avec amour.

En écrivant/enregistrant le nouveau rap décadent de DJ, Irdens lui a donné une voix et c’est vraiment excitant.

Voici un extrait de l’enregistrement du démo…

À tout bientôt,

Aurélie

 


Jour 5 & Jour 6

Deux journées chargées de fabuleux conseils. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes en congé (bien mérité) et tout ce carburant créatif pourra mijoter.

Au matin du jour 5, j’ai eu la chance de faire une lecture avec mon ami acteur-auteur-compositeur-interprète, Jérémie Caron aka Jay Sea aka Jean L’Océan. Annie et lui avaient enregistré des démos la veille et la voix de Jay, qui est un excellent rappeur doublé d’un excellent chanteur, a rendu concrètes certaines idées « jammées » les jours précédents. Jay, Annie et moi avons lu le texte tel qu’il est présentement, chansons incluses, devant Marie-Christine Lesage (photo ci-jointe), professeure à l’École supérieure de théâtre qui se spécialise en interdisciplinarité.

Avoir une perspective extérieure est toujours un moment à la fois « vulnérabilisant » et très riche. Le premier point soulevé par Marie-Christine à la lumière de notre lecture en est un fondamental : le texte pris seul n’est pas autonome. Au sens où lire le texte seul. e chez soi ne donne pas une réelle idée de l’expérience VACARMES, l’insertion des chansons à la place où elles vont est impérative à l’appréciation de l’objet. Il est donc important que celui ou celle qui entre en contact avec le texte pour la première fois sache qu’il s’agit d’une partition plus que d’un texte de théâtre.

Cette idée de partition me parle tout à fait. Il est important pour nous aussi, créateurs et créatrices, de penser l’objet sur lequel nous travaillons par les codes musicaux autant que théâtraux. J’aime également, d’ailleurs, la perspective selon laquelle notre spectacle par tableaux serait reçu comme un album, chaque chanson répondant aux autres sans nécessiter un fil narratif clair.

Là arrive l’après-midi du jour 5. Annie et moi avons eu le privilège d’obtenir les conseils dramaturgiques de Marianne Dansereau (photo ci-jointe), actrice et autrice talentueuse, précise et pertinente. Nous nous sommes « statchées » au soleil, comme disent les jeunes, et elle nous a donné ses impressions sur le texte. Quelques questions : qu’est-ce qu’il dit, ce texte-là ? Quelle est sa courbe ? Qu’est-ce qu’on est supposé.e.s en garder, quand on en sort ? Pourquoi est-ce qu’on raconte ça ?

Nous avons, encore une fois, affaire à des questions fondamentales. J’ai émis la crainte suivante : j’aime l’idée d’album, d’un objet théâtral un peu impressionniste dont chaque tableau serait à la fois indépendant et une partie d’un tout, mais il ne faudrait pas que cette belle idée devienne une excuse pour qu’il n’y ait ni fil narratif précis, ni courbe dramaturgique calculée.

Je crois que l’idée de l’album, si elle reste, doit être bien assumée. Marianne a semé une piste en mentionnant que dans un album musical, l’ordre des chansons est très important. C’est quoi être une deuxième toune ? C’est quoi être une ballade sur un album rock ? C’est quoi être une toune cachée ? Comment ces codes musicaux se traduisent-ils au théâtre ?

Nous avons ensuite procédé à une lecture scène par scène, afin de nous poser des questions simples, importantes, concrètes. Qu’est-ce que ça dit, pourquoi. Ça a fait du bien de se plonger dans une perspective tout à fait « sur le plancher des vaches ». Parfois, dire simplement, sans l’interpréter, le noyau d’une scène, ça permet de revenir à l’essentiel. Marianne nous a d’ailleurs donné un précieux conseil d’écriture, que je vous donne ici gratis : en écrivant une scène de théâtre, arrive en retard et pars d’avance. C’est-à-dire : commence dans le vif de l’action, pars avant que l’énergie s’éteigne. C’est un conseil d’efficacité qui (particulièrement pour un public adolescent) nous sera très utile.

Nous n’avons pas eu le temps de passer le texte au complet au peigne fin, mais ce qu’on a décortiqué nous a donné en masse de pain sur la planche (mais genre du bon pain ! Qu’on a hâte de pétrir !)

Jour 6 maintenant, où une autre des autrices s’est jointe à nous : Catherine Tremblay-Mompart aka Cathy Fried, autrice-compositrice interprète qui contribue à donner la couleur pop-Broadway à notre show. Les chansons qu’elle compose pour VACARMES sont tellement catchy, j’en reviendrai jamais.

Elle a pris part à la rencontre avec 3 de nos extraordinaires consultantes adolescentes : Marianne, Maya et Maëva. Les filles, comme d’habitude, nous ont été précieuses pour rectifier le tir de certaines scènes. Nous les consultions ce jour-là pour discuter d’une relation amoureuse, à savoir si elle était claire, intéressante, touchante. Et… elles n’ont pas été dupes ! Cette relation manquait de profondeur, la manière dont elle se terminait aussi.

On peut parfois vouloir prendre des raccourcis, mais les ados voient tout ! Une chance qu’on les a. C’est pour eux qu’on fait ça et, après tout, on a beau avoir des cœurs d’enfants, on n’échappe pas à certains réflexes (un peu) adultes quand on tente de parler d’adolescence.


Jour 8

VACARMES, c’est un show pour ados, mais c’est aussi, à la base, un show intergénérationnel. Bon. C’était à la genèse du projet. Est-ce qu’on a perdu un peu de vue ce filon-là ? Je mentirais en disant que non.

Cependant, aujourd’hui a été une journée centrée sur un de nos personnages chouchous, la seule boomer ayant survécu aux coupures : Huguette, la vieille hippie surveillante.

Huguette n’a pas d’enfants, mais les adore. Elle est un savant mélange de sorcière et de Rock Star. On l’a comparée avec amour à une Nanette Workman. Elle joue de la mandoline. Sa mandoline trône sur scène, mais les jeunes l’évitent comme la peste, car dès que quelqu’un a le malheur d’accrocher l’instrument d’Huguette, la vieille hippie apparaît et raconte une anecdote interminable.

J’ai écrit aujourd’hui une fin de scène où Huguette raconte une anecdote très (trop) longue sur sa présence au premier Woodstock en Beauce. Le pari que j’espère avoir réussi, c’est de faire comprendre par cette histoire pourquoi les ados trouvent Huguette gossante, tout en la rendant irrésistible aux yeux du public. Cette tirade devait aussi absolument déboucher sur une chanson écrite pour le personnage d’Huguette par David Noël, co-auteur de VACARMES et artiste extraordinaire en général. David n’est pas présent pour cette résidence puisqu’il est en pleine dernière prod de l’École nationale de théâtre (WOUH!), mais il est là par le travail génial qu’il a fait lors des étapes précédentes.

Efficacité/show qui a changé du tout au tout oblige, nous avons dû raccourcir le fabuleux hymne On peut tu juste s’aimer, par David Noël pour Huguette (Workman). C’était une chanson qui invitait à l’amour radical, à la compassion sans compromis dont voici un extrait exclusif (audio Huguette-sample) chanté par David :

« J’ai l’quadruple de ton âge

Mais batince, j’ai d’l’amitié à donner. »

Et qui finissait comme suit :

« C’est quétaine, mais c’est vrai, faque penses-y la prochaine fois que tu t’apprêtes à sortir les clés, pour vrai, trouvez-vous une life la gang ça suffit, on est tous un peu crazy, on peut tu juste s’accepter pis move on scusez les anglicismes mais caline que je suis tannée !

… La réponse c’est d’aimer. »

On veut garder cette essence-là chez Huguette. Un personnage qui contraste avec les jeunes, mais qui les aime profondément et qui a, s’iels prennent un moment pour l’écouter, beaucoup à leur apprendre.

Avec toute la folie insufflée par David, bien entendu.

Et après avoir travaillé sur Huguette tout un avant-midi, BAM, Annie est tombée sur une photo du premier vinyle de Nanette Workman dans un diner.

Décidément, il y a quelque chose de magique à propos d’Huguette.


Jour 9

Une courte trace pour vous parler de la fin de cette belle bibitte de show.

Au cours de la semaine, Annie s’est réveillée à 4 h du matin avec une illumination. Elle a pondu une chanson, une mélodie douce et touchante pour un numéro de groupe final, J’m’enracine.

Notre ancienne fin était une chanson entre deux personnages ayant été en couple plus tôt dans le show. Ils parlaient d’ambition, d’avenir. C’était doux, mais est-ce que c’était ce qu’on voulait dire avec ce spectacle-là ? Était-ce ce qu’on voulait que le public retienne ?

On avait aussi peur d’enfoncer le clou de l’amour et des relations de couple. Les relations de couple sont importantes à l’adolescence, ce sont les premières et elles sont brûlantes. Elles sont toutefois d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans ce moment névralgique de la construction identitaire.

Et c’est ça qu’il dit, notre show.

Et c’est ça qu’elle dit, la nouvelle belle toune d’Annie.

L’adolescence est un moment où l’on s’enracine identitairement, les un.e.s avec les autres, mais aussi parfois (et c’est sain) les un.e.s à côté des autres, indépendamment. Bien qu’on puisse avoir l’impression que de se construire un soi autonome nous éloigne les un.e.s des autres, ça nous rend aussi plus solides. C’est un processus, et ce n’est pas toujours facile. Le spectacle et son point d’orgue appellent à la compassion et à la douceur pendant ce moment intense de l’existence.

Et me voici, Aurélie, qui chante les mots d’Annie, au Clou un mercredi :


Jour 11

C’est enfin le jour du fameux roadtrip à Ste-Julie !

J’étais vraiment excitée d’aller voir les p’tits bums de secondaire quatre.

On les consultait pour une raison bien spécifique : le spectacle contient un personnage d’ado en colère. Cette colère était, avant d’entamer la résidence, brillamment écrite par Annie, mais nous souhaitions la charger de ce qui fâche les ados pour vrai, de nos jours. Quitte à tout effacer et écrire une scène nouvelle.

On est donc allées jaser de colère avec une des classes d’art dramatique d’Anne-Sophie L’Italien, à l’École secondaire du Grand-Coteau. Annie avait fait le même atelier la semaine d’avant, dans la classe de Mylène Richard à l’École secondaire Robert-Gravel.

En gros, dans le temps limité d’une période, les élèves étaient appelé.e.s à répondre à six questions :

  1. Qu’est-ce qui te met en colère ?
  2. Comment exprimes-tu cette colère ?
  3. Comment ton entourage réagit-il à cette colère ?
  4. Existe-t-il des « bonnes » et de « mauvaises » colères ?
  5. Quel héritage les générations précédentes t’ont-elles laissé ?
  6. Quelle partie de cet héritage te met en colère ?

 

En rafale, quelques-unes des réponses :

« Ce qui me met en colère : me faire manipuler par mon chum ou par le gouvernement. »

« La bonne colère, c’est celle qui peut faire changer les choses. »

« Oui il y a de bonnes colères : quand tu es en colère au gym tu bench plus lourd. »

« Je suis timide comme mes parents et ça me met en colère. »

« Mes parents m’ont légué un frère que je ne voulais pas. »

« Ce qui me met en colère : un pigeon qui me pique mes frites. »

 

À partir de leurs réponses, les élèves devaient écrire un court objet artistique en sous-groupes. Annie a récolté les résultats, les a mis à high dans son crock-pot, et elle a pondu une scène rassemblant tellement d’éléments pêchés dans les réponses des jeunes ! D’un ludisme indéniable, mais d’une colère réelle et sourde, ce passage du spectacle est à eux, les ados fru.e.s. Celleux qui se fâchent avec éloquence contre les préjugés, la crise climatique, le racisme, le sexisme. Celleux qui refoulent leur colère. Celleux qui sont resté.e.s dans l’expression brute en écrivant seulement sur leur papier « chus en taban*& ? ». On vous a entendu.e.s aussi.


Jour 12 (Jour dernier)

C’est ici que se conclut cette épopée tonitruante, ce chaos (super bien) organisé, ce boucan trippant.

Le texte est à la fois satisfaisant et éternellement à retravailler.

Nous avons rencontré, en ce jour dernier, notre consultante de 14 ans, Maya, par visioconférence. Toujours là et allumée, elle nous a donné de précieux commentaires constructifs.

Nous avons également eu la chance de voir une deuxième et dernière fois notre brillante dramaturge Marianne Dansereau.

Nous tenons un projet ambitieux, je l’ai tu dit ?

Marianne nous a encore une fois questionnées sur des aspects fondamentaux du texte, entre autres la pertinence de certains personnages et la structure de ce concert théâtral.

C’est donc avec une espèce d’envie de continuer à plancher que je quitte ces douze jours de résidence !

Je conclus mes traces par un hommage à la personne sans qui rien de tout cela ne serait possible, Annie Préfontaine. Vraiment, quelle capitaine de navire fiable, allumée, intelligente, sensible et pleine de drive. C’est moi qui écris ici, mais c’est elle qui mène à bon port cet objet artistique depuis 2020. Et puis en fait, à quoi bon le « bon port ». On navigue et on ne sait pas exactement où ça nous mènera, mais le trajet est riche (genre qu’on a vu plein de poissons rares, pour poursuivre la métaphore). Bref, voyez comme je tiens le gouvernail tout croche ? Merci, Annie.

La prochaine étape, c’est une distribution, un laboratoire, une orchestration de tout ça.

Rendez-vous à une prochaine escale.

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