VERTIGE 3030 – Résidence du Théâtre Sous Pression

VERTIGE 3030 – Résidence du Théâtre Sous Pression

LE PROJET

VERTIGE 3030 est un spectacle multidisciplinaire qui aborde le sujet de la crise climatique à travers l’impact émotionnel qu’elle a sur la population. Utilisant le théâtre, la danse et des jeux de lumière psychédélique (liquid light show), la compagnie aborde le deuil, l’écoanxiété et le fossé entre les générations.

Assis sur le bord d’une falaise, les pieds battants dans le vide, tu ne bouges pas. Dedans, tu paniques, tu as peur, ça tourne dans tous les sens. Dehors, tu restes immobile et le temps continue son travail. Petit à petit, le sol s’érode sous tes pieds.

Le spécialiste du leadership en développement durable, Jem Bendell, nous invitait, dans son article Deep Adaptation (2018) à considérer nos vies à la lumière du INTHE (Inevitable Near Term Human Extinction). Le chercheur citait des recherches à propos des changements climatiques qui prédisaient, sinon une extinction, d’importants bouleversements pour les années à venir (2018, p.56). Bendell soulignait l’importance de soumettre nos esprits à cette idée pour éviter le déni, pour se recentrer sur les beautés du monde et comme seule façon d’entamer l’adaptation profonde de nos modes de vie pour sauver la planète. Cependant, il reconnaissait aussi l’extrême détresse psychologique que cela produisait en lui et chez ceux à qui il en faisait part : « Après tout ce temps, en parler me fait toujours le même effet : je suis bouche bée de stupéfaction, mes yeux s’embuent, j’ai le souffle court.» (2018, p.59).

Ce sentiment puissant, paralysant, c’est ce qu’on appelle couramment l’écoanxiété et ça touche de plus en plus de jeunes, écrit Noémie Larouche, rédactrice en chef de Curium (2021). Dans son livre, l’autrice décrit comment les jeunes sont coincés avec ce stress, comment ils ont l’impression d’échouer à préserver leur monde et comment l’impuissance s’immisce dans leur vie (2021, p.39-46). Ceci dit, le désespoir peut être une force. Le philosophe Slavoj Zizek nous rappelle dans son livre The Courage of Hopelessness que c’est lorsque l’on reconnaît qu’il n’y a pas d’issue que nous sommes capables de changement, que le désespoir est bien souvent une énergie créatrice (2017).

C’est ce que nous voulons pour VERTIGE 3030 ; confronter et comprendre les émotions intenses que provoque la crise climatique dans le but d’émanciper le public. C’est ce lien entre crise environnementale et impact émotionnel que nous voulons travailler au cours d’une potentielle résidence au Cube.

Notre projet se joue en deux parties. La première, L’Envolée, se déroule dans une ville au bord de la chute. Nous suivons Coco, un adolescent perplexe, à travers la rage qu’il ressent contre le monde des adultes à qui il reproche d’être inactifs face à la crise. Un texte imagé et des tableaux oniriques, invite le public dans la tête de ce jeune pour partager toute la frustration et la peur qui le travaillent. À travers ses interactions avec Lionel, un adulte lui-même tourmenté par son impuissance, le garçon découvrira un allié important. L’histoire de Coco se veut le point d’ancrage de notre spectacle.

La deuxième partie, Mars, fonctionne comme un agrandissement de la première. Elle porte sur la paralysie et le manque d’ambition de Pierre, le résident d’une colonie martienne, suite à la destruction de la Terre. Si L’Envolée traite d’anxiété, Mars est à propos du deuil ; celui d’un certain ordre, celui de la vie telle qu’elle était. Pierre reprend la peur de l’effondrement présent chez Coco et la porte à son paroxysme. Dans cette deuxième partie où le texte se superpose à une partition dansée, le corps matérialise les effets de l’inertie écrasante du deuil et nous la donne à voir. Ici, il est question de comment passer au travers de la douleur pour apprivoiser les côtés les plus tranchants de notre réalité.

Dans les deux cas, la quête des personnages est lente et introspective. Le but n’est pas de résoudre le problème, mais simplement de réussir à se mettre en marche malgré la tempête.

Notre défi est double. À la fois, d’un point de vue dramaturgique, il nous faudra marcher la mince ligne qui sépare la paralysie de l’émancipation lorsque nous parlerons de désespoir. Et, d’un point de vue sensible, il nous faudra s’assurer que les médiums que nous utilisons, soit le théâtre, la danse et les liquids lights, communiquent efficacement les teintes d’émotions que nous voulons exposer. En gardant en tête nos sources citées plus tôt, voici donc ce que notre projet de résidence s’efforcera d’accomplir.

Quelques références :

BENDELL, Jem. (2019). Adaptation Radicale [Chapitre de livre]. Dans Adaptation Radicale (2020), édition Les Liens qui Libèrent, Paris, p.9-74.

LAROCHE, Noémie. (2021). Écoanxiété. Édition MultiMondes, Montréal.

ZIZEK, Slavoj. (2017). The Courage of Hopelessness. Édition Penguin Books, New York.

LE JOURNAL DE BORD

Lundi 13 septembre 2021 – Nous travaillons avec Alexandre (chorégraphe), Marianne et Song (danseurs) pour la deuxième partie du spectacle, Mars. Ensemble, nous nous sommes beaucoup questionnés sur la relation entre le texte et le corps des interprètes.

Le travail de Crystal Pite est une inspiration majeure dans notre recherche. Ceci dit, plutôt que de prendre appui sur le rythme et la sonorité du langage, nous puisons dans le ressenti et les images fortes du texte : la déconnexion, la destruction, la dissociation, des couleurs avec lesquels peindre le deuil. Nous cherchons également une inhumanité, l’inconfort, le dérangeant.

Mardi 14 septembre 2021 – Journée plus technique! Nous testions les interactions entre le rétroprojecteur (liquid lights) et les projecteurs de salles. Nous avons également fait des manipulations audios : mélanger des enregistrements de soupirs et de paroles humaines.

Bref, beaucoup de gossage, des essaie-erreurs, mais aussi beaucoup de plaisir!

Mercredi 15 septembre 2021 – Nous avons fait deux enchainements de l’Envolée (première partie du spectacle) et reçu des commentaires de M. Benoît Vermeulen. En prenant un peu de distance, nous avons ensuite discuté de différentes avenues pour améliorer le spectacle. Nos défis des prochains jours consisteront à préciser notre propos et de lier l’atmosphère du spectacle.

Jeudi 16 septembre 2021 – Aujourd’hui, les acteurs et le rétroprojecteur que nous appelons affectueusement Liam se sont rencontrés. Il nous fallait profiter du temps de cette résidence pour déterminer les déplacements des acteurs à la lumière de ceux du liquid light mais cette rencontre fut aussi nourrissante pour le jeu. Le rétroprojecteur permet de représenter l’immatériel. Il est possible d’inviter le public à y projeter un sens souhaité pour autant que nous fournissons les indices nécessaires.

Vendredi 17 septembre 2021 – VERTIGE 3030 est un spectacle qui gagne à prendre son temps. Certains moments humains exigent un moment pour grandir et être vécus pleinement. La parole doit respirer pour résonner. Nous avons enchaîné la première partie en intégrant toutes les manipulations du rétroprojecteur. Nous avons essayé de travailler le rythme du spectacle pour créer une atmosphère flottante sans que l’on s’ennuie.

Samedi 18 septembre 2021 – Grosse journée pour nos danseurs. Nous étions en recherche pour un moment très important, la fin du spectacle. Nous nous demandions sur quelle note laisser le public. Lorsqu’il est question des changements climatiques, il est difficile d’être optimiste, mais nous ne voulons pas verser dans le défaitisme non plus. Nous cherchons un regard sobre et une sensation aigre-douce dans la bouche.

Nous avons beaucoup travaillé la présence des danseurs pour qu’ils soient en mesure de porter cette délicate balance.

Dimanche 19 septembre 2021 – Dernière journée de résidence, la sensation aigre-douce que nous recherchions samedi est maintenant bien présente en nous. Dernière répétition de danse, enchainement intégrant les trouvailles des derniers jours, rangement, réunions, discussion, faire le point et dire au revoir à la salle.

Cette semaine nous a permis de faire des pas de géants. Pouvoir travailler dans un même lieu, profiter de l’équipement, marquer le sol et, le soir, laisser tout en place pour le lendemain : quel bonheur! Les visites que nous avons reçues étaient stimulantes. Nous quittons Théâtre le Clou en ayant beaucoup appris et découvert, mais aussi la tête bouillonnante de nouvelles avenues. Du fond du cœur, merci.

 

Banc d’essai avec adolescent invités (14 octobre 2021) :

Nous avons présenté un premier enchainement avec son dans la salle de répétition du Mainline devant quelques adolescents invités. Nous avons ensuite discuté autour de pizzas et de boissons gazeuses.

Nous étions contents de recevoir un retour de la part d’adolescent. Charles disait avoir apprécié le côté plus abstrait de la deuxième partie. Ce commentaire m’a beaucoup rassuré, car je doutais de la réception de la deuxième partie.

Je dois aussi dire que, d’un côté organisationnel, j’ai appris combien il est difficile de trouver des jeunes pour ce genre d’activité, car il faut réussir à convaincre l’adolescent et le parent que l’activité est intéressante. De plus, animer la conversation tout en étant un des artisans du spectacle n’est pas idéal. Les jeunes savent que je ne suis pas une figure neutre et répondent en conséquence.

Représentation de novembre (3 au 7 novembre 2021) :

Le stress ne nous a pas quittés, mais je suis contente du résultat : les retours sont bons et l’équipe à l’air satisfaite.

6 novembre 2021 : Atelier de médiation avec les adolescents de la Maison des jeunes la Butte

J’ai eu le plaisir d’animer un atelier de médiation avec un groupe d’adolescent de la Maison des jeunes la Butte de Saint-Basile après la représentation du samedi 6 novembre après-midi. C’était très enrichissant de voir ce qu’ils avaient retenu et les liens qu’ils faisaient.

Remarques intéressantes de la part du groupe :

-L’un d’eux s’est sentis interpellée lorsque Coco dit ‘’Je ne m’enligne pas pour ça’’ après que son parrain lui parle de maison, d’une vie occupée et d’une blonde. La question du moule de la vie adulte.

-Un jeune s’est mis à réfléchir à la Chine, leurs grandes manufactures et les difficultés que leur gouvernement éprouve à réduire leur émission de gaz à effets de serre.

-Lorsque je leur ai demandé s’il était nécessaire pour les créateurs d’une pièce sur l’environnement de fournir des réponses aux problèmes, les avis étaient mixtes. Certains prônaient une position plus radicale, soit la demande d’un changement profond de notre système économique, d’autres soutenaient plutôt que d’offrir une réponse au public ne serait pas enviable. Un sujet complexe tel que la crise environnementale comporte plusieurs réponses et il faudrait laisser l’espace à chacun de trouver la sienne.

-Les deux accompagnateurs se sont sentis ‘’écoutés’’ par le spectacle, ils avaient l’impression que le spectacle était attentif aux difficultés d’être un adulte devant la rage d’un jeune.

1 décembre 2021 : Réflexion

Un mois après les représentations, j’ai l’impression de voir un peu plus clair. Je considère les représentations de novembre comme une étape de travail qui nous a permis de confirmer certaines de nos hypothèses et de cerner des objectifs pour la suite des choses.

Les retours de Mathilde Benignus (qui nous accompagne dans le cadre de la résidence du CUBE) et de Gilles Poulins-Denis (mentor dans le cadre de Jeune Volontaire) m’ont aussi été précieux. Ils m’ont permis d’aller plus loin dans mes raisonnements.

Voici, de façon succincte, mes pensées :

-VERTIGE 3030 est un spectacle difficile à recevoir. Le sujet abordé est ardu, l’atmosphère est lourde et même les moments de douceur sont un peu aigres. Peut-être que l’inclusion de moment plus lumineux permettrait un beau relief et faciliterait la compréhension de la deuxième partie.

-Avant les représentations, je m’étais posé beaucoup de questions sur l’interaction entre la danse et le texte pour la deuxième partie. Même si je pense que la danse a réussi à créer des images qui complémentaient très bien le spectacle, je pense aussi qu’elle était très déconnectée du reste du projet par moment.

-Durant la deuxième partie, on a tendance à moins porter attention au texte. Quel est le rôle du langage dans cette partie?

-J’aimerais davantage travailler la lumière, en particulier j’aimerais développer ses interactions avec le rétroprojecteur. Je pense qu’il y avait une occasion manquée ici.

-L’utilisation de nourriture sur scène est passée sous le radar de la plupart des spectateurs. J’aimerais aller plus loin dans leurs symboles et allouer plus de temps à ces éléments.

-La relation des deux personnages de la première partie était efficace. Cela a permis au câlin final de trouver sa résonnance.

-L’utilisation du rétroprojecteur (liquid light) a su capter l’attention. Son côté abstrait et organique complémentait bien les images évoquées par le texte. Cependant, je crois qu’il y a quelque chose à améliorer sur un niveau technique (grandeur de l’image, répétabilité, précision et complexité de l’image). Je crois qu’en gagnant de l’expérience avec le rétroprojecteur, d’autres avenues s’ouvriront à nous.


Théâtre Sous Pression est une compagnie de théâtre basée à Montréal qui propose de nouvelles œuvres pour un public d’adolescents et de jeunes adultes. La compagnie souhaite s’investir dans le ressenti de son public en interrogeant la manière dont les changements sociaux peuvent marquer nos angoisses, notre sens de l’empathie, notre entraide et notre capacité à dépasser les crises.

 

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Catherine Nguyen | Autrice et metteuse en scène de VERTIGE 3030, Catherine Nguyen est une artiste de la relève d’origine québécoise et vietnamienne. Diplômée du profil étude théâtrale de l’École Supérieure de Théâtre, elle est une des têtes du duo créatif du Théâtre Sous Pression créé en 2021. En 2019, elle prend part en tant qu’assistante à la mise en scène à la pièce de création collective Antigone, du Yokohama Theatre Group, à Yokohama, Japon. Elle s’adonne aussi à l’écriture de textes dramatiques empreints d’intériorité. Les projets de Catherine sont pleins d’existentialisme et de contemplation d’un monde plus beau et plus grand que ses personnages.

 

https://www.cubemontreal.com/wp-content/uploads/2021/09/felix-150x150.jpgFélix Robitaille | Concepteur sonore et concepteur du liquid light show pour VERTIGE 3030. Diplômé du profil études théâtrales de L’EST, membre du Théâtre Sous Pression et audiophile, a un intérêt marqué pour la marionnette. S’articulant autour de sa nature subversive, ses projets cherchent à remettre en question nos rapports aux objets et au monde naturel. En étant concepteur sonore de la pièce Clio: A Clitoris Puppet Learning to Love Herself en 2018, il a pu créer une trame narrative parallèle au jeu des acteurs. Il envisage un théâtre engagé, réunissant les communautés linguistiques de sa ville.


UN ACCOMPAGNEMENT PRIVILÉGIÉ

Parmi les candidatures reçues pour son programme régulier de résidences, Le Cube a sélectionné le Théâtre Sous Pression qui obtient une résidence bonifiée. En plus de tous les services et avantages offerts à travers notre programme régulier, Catherine Nguyen et Felix Robitaille seront soutenus dans leur recherche tout au long de l’année. Cette résidence inclusive offre également l’accès gratuit à toutes les Bougies d’allumage du Cube. Un accompagnement exceptionnel qui vise le déploiement de nouveaux talents. De plus, grâce à la Maison Théâtre, ils ont accès à tous les spectacles présentés durant la saison 2021-2022.

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