Les états de la matière…

Emmêlées (nouveau titre provisoire) - Résidence de recherche de Myriame Larose et Valérie Dunn

JOURNAL
DE BORD

Myriame Larose et Valérie Dunn souhaitaient poursuivre l’exploration débutée dans le cadre de notre activité Devine qui vient créer. Ensemble, elles ont fouillé une écriture de plateau et étoffé les possibilités dramaturgiques d’un univers abordant les thèmes de la dissidence et de la rencontre. (En résidence du 12 au 23 janvier 2026)

Contexte

Nous nous sommes rencontrées il y a tout juste un an dans le cadre de l’activité Devine qui vient créer, une initiative du Cube et de TUEJ visant à mettre en relation des artistes de la relève et des artistes établi.e.s. Habitées par les réflexions qui ont émergé de cette semaine de création intensive, nous avons poursuivi notre élan en participant au projet de médiation culturelle RencontreS de la Maison Théâtre. Aujourd’hui, nous nous réunissons à nouveau, dans les locaux du Théâtre Le Clou, pour explorer des formes théâtrales inspirées des échanges que nous avons eus avec les jeunes.

Démarche

En plus d’être intrinsèquement liée à la médiation culturelle, notre démarche repose sur un processus d’exploration mené directement au plateau. Nous recherchons des formes et des codes théâtraux innovants qui mettent de l’avant la matière – la laine géante, dans ce cas-ci. Cette matière devient à la fois un élément dramaturgique et un objet de médiation et de création avec les jeunes.

Animées par la volonté de porter le plus fidèlement possible la parole des enfants sur scène – et ce, sans « jouer à être des enfants » – nous avons pris l’initiative d’intervenir dans différentes classes du primaire et de recueillir leurs témoignages, une « matière sonore » que nous intégrons directement à notre proposition. Ainsi, la parole enregistrée des enfants, combinée à la manipulation directe de la matière, crée du récit et du sens.

De ces nombreuses discussions avec les jeunes, un thème central s’est dégagé : le rapport à la dissidence et aux injonctions sociales.

Et pourquoi ne pas désobéir ?

Jour 1
12 janvier 2026

Nous arrivons au Clou en après-midi, emportant avec nous des sacs remplis de laine géante – des balles vertes, turquoises, grises, bleu foncé et bleu ciel, couleur crème… – et nous nous amusons à les redécouvrir. Aussitôt, nous disposons notre matériel sur une table que nous décidons de surnommer affectueusement « notre magasin ».

Pour cette première journée de résidence, nous choisissons d’explorer les différents « états de la matière ». S’amorce alors une joyeuse séance de bricolage… ! À partir de nos petits prototypes de marionnettes, nous confectionnons un plus grand modèle puis nous explorons les différentes possibilités que nous offre la matière : la laine tressée, la laine vidée de son rembourrage, la laine devenue raide à l’aide d’une broche glissée à l’intérieur… Nous apprenons à accueillir l’agentivité de la matière (qui ne se manipule pas toujours comme on le voudrait… !)

Nous redécouvrons aussi notre matière sonore ; la voix des enfants qui, tous et toutes plus sensibles les un.e.s que les autres, ont accepté de partager avec nous leurs préoccupations, leurs conseils ou encore leurs frustrations.

« Moi, quand je fais un problème mathématique, j’aime pas ça faire des démarches faque je les fais pas. »

Jour 2
14 janvier 2026

Et si la laine devenue raide pouvait recréer l’image d’une silhouette ? Pourrait-elle être manipulée comme une grande marionnette ? Enthousiastes, nous essayons alors de créer un premier prototype de cette silhouette… !

… Pas aussi joli que nous l’espérions ! Mais nous poursuivons tout de même nos explorations, convaincues qu’un.e scénographe aurait sans doute une solution miracle pour améliorer notre conception ! (Il faut bien rêver…)

Nous vient alors l’idée de mettre en relation cette silhouette avec les témoignages des enfants qui décrivent comment iels imaginent leurs correspondant.e.s anonymes [1] : « Je l’imagine costaud ; confiant ; sportif ; gentil ; etc. »

Manipulée comme une grande marionnette, la silhouette devient alors une sorte de cadre dans lequel l’interprète se meut comme s’il tentait de correspondre à l’image projetée par les autres. Apparait alors l’esquisse d’un personnage : un individu qui tente désespérément de répondre aux attentes des autres…

Le coup de coeur de Myriame : quand l’interprète sort de ce « cadre », de cette silhouette, il peut la manipuler comme un objet extérieur à soi dont la forme paraît absurde et dérisoire. Au fond, cette image projetée sur nous par les autres… À quoi tient-elle ?

 

[1] Dans le cadre du projet « RencontreS », quatre classes du primaire ont correspondu à l’écrit avant de se rencontrer pour la première fois dans le hall de la Maison Théâtre à l’occasion du vernissage de leur exposition finale.

Jour 3
15 janvier 2026

Comment manipuler sur scène de toutes petites marionnettes délicates ? Qu’est-ce que cela raconte exactement ? Les marionnettes sont-elles animées d’une volonté d’agir intrinsèque ? Bougent-elles à l’insu de leur manipulatrice ?

Valérie se saisit alors de plusieurs de ces petites marionnettes et en cache dans ses poches, dans son capuchon et dans ses souliers. Nous nous amusons à faire apparaître ces petits personnages un à un, comme des individus qui surgissent le temps d’une pose et qui disparaissent aussitôt.

Nous décidons instinctivement d’accompagner cette scène de la voix des enfants qui décrivent comment iels se sentent lorsque des gens relèvent leurs bons coups et leurs qualités : « Je me sens bien ; fier ; j’ai envie de tourner en rond ; je suis surprise parce que c’est pas tout le temps qu’on me le dit ; ça me donne envie de refaire cette chose bien… ». La narrativité de ce tableau repose sur le contraste entre la bande sonore et le jeu avec les marionnettes : c’est précisément ce décalage qui nous intéresse.

Les interventions des jeunes accompagnent donc les apparitions de ces petits personnages jusqu’à ce qu’un dernier bonhomme intervienne… pas comme les autres, celui-là. Semblable, mais pas tout à fait pareil… Il semble inachevé…

Le coup de coeur  de Valérie : l’émergence du « marginal » dans un contexte de réjouissance.

En après-midi, Valérie reste seule dans le local du Clou pour tenter de délier un nœud : « Comment renouveler la parole dans notre proposition ? ». Inspirée par le thème de la dissidence, Valérie entreprend de rédiger un court manifeste :

Considérant que faire de notre mieux, c’est jamais assez / Considérant qu’y’a plein d’affaires qu’on comprend pas plus quand on est grande/ Considérant qu’on sait pas ce que ça veut dire que d’être soi-même / […] Je revendique, en ce jour, des commémorations dignes de nos plus petites et grandes réjouissances / Qu’ensemble on instaure, respecte et chérisse solennellement / Les compliments que l’on offre en vrac à nos proches / Les couvertures douces qui sortent de la sécheuse /  […] Et tiens ! Pourquoi pas / Les fous rires incontrôlables qui nous empêchent de travailler ou de dormir […]

Jour 4
16 janvier 2026

Aujourd’hui, nous avons emprunté un grand détour pour finalement revenir au point de départ… ! Nous avons repris la même scène – celle de l’apparition des petits personnages – et nous l’avons testée avec d’autres types de témoignages sans toutefois être convaincues par nos nouvelles propositions. Force est de constater que notre instinct premier était le bon !

Mais quelle chance d’avoir le temps de douter d’une première idée, de la mettre à l’épreuve, puis d’y revenir lorsque notre intention artistique s’est consolidée !

Nous avons continué à travailler notre présence et notre précision avec les marionnettes afin d’en peaufiner les images et la séquence.

 

En réfléchissant à la bougie d’allumage prévue pour la semaine prochaine, un nouveau nœud se présente à nous : « Comment nos corps dans l’espace peuvent-ils faire office de matière avec le Manifeste de Valérie ? »

Jour 5
19 janvier 2026

Bougie d’allumage en mouvement avec Karla Étienne

Nous bougeons, nous dansons, nous chantons… Valérie pense qu’elle n’y arrivera pas, mais elle y arrive ; Myriame est très contente d’avoir pris le temps de s’étirer ce matin… !

Nous sommes très reconnaissantes de l’implication de Karla qui a su nous guider avec douceur et bienveillance dans sa pratique. C’est un véritable moment d’arrêt et de rebond, cette bougie d’allumage !

Nous nous questionnons à savoir si certains exercices proposés par Karla peuvent se présenter comme un préambule à la désobéissance… On se promet de le tester mercredi !

Jour 6
21 janvier 2026

Alors que nous observons les balles de laines entremêlées au sol, une idée saugrenue nous traverse l’esprit : et si on déposait l’amas de laine sur notre tête ?

Inspirées, nous élaborons un nouveau tableau ! Un personnage se fait brosser les cheveux alors qu’il monologue sur les petites absurdités de la vie : pourquoi personne n’ose manger le dernier morceau de fromage ?, pourquoi dire « oui, ça va » quand ça ne va pas ?, etc. Quand la parole coince, le monologue est interrompu par un mouvement de recul du personnage qui semble éprouver un inconfort à se faire peigner.

Un nouveau nœud se présente : notre proposition semble de plus en plus convenir à un trio d’interprètes… à réfléchir pour la suite !

Jour 7
22 janvier 2026

Valérie se retrouve seule pour la journée. Elle a une mission : écrire un court texte qui évoque les multiples contradictions du quotidien. Très rapidement, une parole se déploie en arborescence, d’une nature presque anecdotique, mais qui soulève les contrariétés de la vie.

« Faque c’est ça…/ Pendant toute la soirée, j’ai regardé le fromage qui séchait lentement entre deux grappes de raisins / J’avais faim / Mais j’ai résisté / Parce que ça se fait pas prendre le dernier morceau / Quand les gens ont commencé à partir, on a ramassé la table pis le fromage s’est ramassé aux poubelles […] »

De nouveaux questionnements émergent : toujours dans cette volonté de « ne pas jouer à être des enfants », comment formuler une parole dans laquelle adultes et enfants peuvent « s’y glisser » ?

Jour 8
23 janvier 2026

Déjà le dernier jour de résidence ! Nous faisons l’inventaire de nos tableaux et les classons sur des post-it de couleur afin d’avoir un portrait d’ensemble de notre création. Nous essayons de constituer un ordre des tableaux, mais d’autres questions émergent. Bien que nos explorations ne soient pas encore terminées, une chose nous apparait évidente : la narrativité de notre création est guidée par l’évolution de la matière. C’est elle qui, en se transformant pendant la performance, dicte l’ordre des tableaux.

Après huit beaux jours de résidence, nous ramassons enfin la laine et nos petites marionnettes et nous nous souhaitons une prochaine étape de création afin de poursuivre l’écriture du projet… Un immense merci au Cube et au Clou pour l’accueil en résidence !