Escargot go Vibrato - Résidence de recherche et création de Synthèse Additive (Amélie Poirier)
JOURNAL
DE BORD
Inspirée des œuvres de la plasticienne Audrey Robin, la compagnie Synthèse Additive souhaite explorer les jeux d’empathie kinesthésiques afin de créer des résonances entre des sculptures mécanisées et le très jeune public. (En résidence du 16 au 21 février 2026)
Contexte
Après un premier spectacle franco-québécois “SCOOOOOTCH !” (créé en 2021 en France et en 2022 au Québec avec le soutien du Cube), je réitère ici l’envie d’une collaboration transatlantique en convoquant une équipe sensiblement similaire. Escargot go Vibrato sera un spectacle pour toustes à partir de 2 ans qui mêlera marionnette contemporaine et chant lyrique dans une idée de continuum entre nos anatomies humaines et l’ensemble du vivant.
Suite à 4 jours de recherche au Centre Sanaaq en novembre 2025, il s’agit ici de notre 2ème semaine de recherche.
JOUR 1
Lundi 16 février
> “Café croissant” avec l’équipe du Cube et des Écuries. Commencer la semaine en prenant le temps de se dire bonjour, se déposer, prendre le temps d’arriver, poser des intentions.
> Gabrielle Chabot, qui construit les objets, les costumes et les accessoires, a amené de nouveaux éléments que nous prenons le temps de découvrir. La même sensation que déballer les cadeaux de Noël, enfant.
> Marion Le Guével, l’une des interprètes françaises de SCOOOOOTCH !, est venue exceptionnellement (et pour la première fois !) au Québec pour remplacer une personne de l’équipe québécoise au plateau sur ce spectacle. Entre deux tournées de SCOOOOOTCH !, je lui ai proposé de rejoindre l’équipe d’Escargot go Vibrato pour mettre en place des trainings somatiques. Marion nous partage donc toute la semaine des moments de recherche propres au BMC (Body-Mind Centering). Travaillant autour du lien entre nos anatomies somatiques et le vivant, je reste persuadée que cette approche somatique du BMC viendra nourrir en sous-terrain nos imaginaires et notre manière d’habiter l’espace en lien avec les objets marionnettiques. Ce premier training somatique prend la forme d’une recherche autour de nos sens et des perceptions. Je me surprends à percevoir ma peau, sa texture, comme celle d’un escargot (l’imaginaire est en chemin). Marika Karlsson, l’une des interprètes-marionnettistes du spectacle, qui interprétera l’escargot, nous partage la sensation de sécurité qu’elle a perçue lors de cette recherche. Nous mettons cette sensation de sécurité en lien avec la coquille de l’escargot : cette maison qui lui permet une forme de repli et de retour à soi.
> Par un hasard du calendrier, notre première bougie d’allumage, Julie Drouin, praticienne somatique, nous rejoint ce lundi après-midi. Lors de la première heure offerte, Julie nous invite à travailler du point de vue d’une autre pratique somatique (Feldenkrais), complémentaire à l’approche du BMC, autour de l’escargot, en abordant une recherche autour des côtes. Dans mon imaginaire, il y a alors un état d’esprit reptilien et la notion d’ondulation qui se rapporte à l’escargot. J’ai l’impression que ma cage thoracique ressemble à un accordéon. Je ressens le besoin de laisser descendre cette sensation dans les jambes, qu’elle inonde tout mon corps pour faire advenir l’escargot.
Dans un second temps, Julie me propose de répondre à un “entretien d’explicitation” permettant de soutenir la recherche. Marika m’accompagne dans ce moment en tant que témoin. Je fais le choix de ne pas résister, d’accepter de me rendre dans un espace de vulnérabilité. Et tout se révèle alors : le besoin de me sentir pleinement en accord avec la recherche en cours, de noter ce qui résonne réellement, d’y chercher/trouver ce qui me met en joie, de ne pas chercher à correspondre aux attentes implicites du secteur jeune public, se défaire des couches sociales des différents attendus, etc. Je suis pudique, mais les larmes jaillissent.
> Suite à ce moment avec Julie, nous prenons un temps plus long avec Gabrielle Chabot et Marika Karlsson pour observer les objets en cours de construction, les manipuler succinctement. La joie intérieure devient alors notre boussole. Nous doutons ouvertement de certaines affaires, mettons au rebut ce qui semble formel.
Tout devient plus clair !
JOUR 2
Mardi 17 février
> Nous commençons la journée par un training somatique BMC avec Marion Le Guével. Nous découvrons nos cavités du bassin, des côtes, de la tête à travers la présence vocale et le mouvement. Notre imaginaire étant tourné indéniablement vers la figure de l’escargot, cette recherche somatique s’articule de fait autour de cet invertébré.
Parfois, je doute, mon besoin d’efficacité revient au galop. Je ne parviens plus à croire que notre approche souterraine nous emmène quelque part. Je veux être dans le faire, le concret, le tangible. Et puis, je finis par accepter que la recherche n’est faite que de vagues, de flux et de reflux, de doutes semés de brèves certitudes. Et je me range partiellement, au moins pour quelque temps, du côté du souterrain.
> Avec Marika et Marion, nous réfléchissons ensuite à la façon de se mouvoir de l’escargot. Nous regardons des vidéos de cet invertébré totalement fascinant, son énorme “pied musculaire”. La recherche est d’abord plutôt “chorégraphique”, nous tentons de transposer cette relation au glissé et à la rétraction. Et puis, je reviens à la joie comme boussole, suite à ce qui a été impulsé hier avec Julie Drouin dans le cadre de l’entretien d’explicitation. J’ai la sensation que nous faisons fausse route. Nous nous dirigeons vers quelque chose de chorégraphique alors que Marika n’est pas danseuse mais comédienne-marionnettiste. J’ai l’impression que l’on se dirige vers un endroit de “fausse danse contemporaine” et à l’intérieur ça se tord, la joie s’est dissoute. Bifurcation (la recherche, c’est peut-être juste d’oser prendre des virages ?). Je sens la nécessité de transposer davantage, vers ce qui amuse. Marika se déplace toujours à travers des glissements mais cette fois-ci avec les mains qui poussent au niveau du bassin et non plus devant elle comme le font les reptiles ou les bébés qui apprennent à marcher. La langue sort, comme si elle allait se mettre à baver. Le “clown” arrive progressivement. On laisse de côté le sérieux. Je retrouve la joie.
> Nous travaillons ensuite avec une oreille construite par Gabrielle en styrofoam (comme le sont la plupart des objets du spectacle en devenir). Il s’agira du premier objet anatomique rencontré par l’escargot, lui permettant de se mettre en relation avec le chanteur/champignon et la musique. Je propose à Marika de commencer à “phraser” (d’un point de vue marionnettique) le mouvement de l’oreille sur la voix qui chante, comme si c’était l’oreille qui chantait. Et ça fonctionne (ça nous met en joie !). Nous nous questionnons cela dit sur la présence de Marika qui demeure une marionnettiste au service de l’objet (quelle place pour l’escargot dans cette affaire-là ?). Et puis dans l’idée d’aller vers plus de fun : l’idée me vient alors que l’oreille puisse avoir une bouche de cérumen (comme une muppet), de façon à ce qu’elle puisse chanter clairement, de manière irrévérencieuse. Gabrielle nous prépare donc cette bouche pour jeudi (à suivre !).
> Nous rencontrons notre seconde bougie d’allumage en après-midi : il s’agit de Gabriel Dharmoo afin d’aborder un training vocal. Je ne sais pas encore si Marika aura une présence vocale ou non dans le spectacle en devenir, mais j’aimerais pouvoir évaluer cette possibilité et observer ce que ça pourrait raconter d’un point de vue dramaturgique.
Je suis très admirative de la recherche de Gabriel Dharmoo, Marika et moi sommes donc très excitées de le rencontrer !
Par un heureux hasard, Gabriel nous propose de travailler en premier lieu autour de la langue qui était l’un des moteurs de l’escargot ce matin. On part d’une contrainte physiologique pour amener du souffle et du son et on se demande comment la physiologie peut influencer le son.
On explore ensuite cette relation à la voix avec la marionnette d’escargot-langue construite par la plasticienne française Audrey Robin avec qui nous collaborons. On se demande à quel point les hauteurs et les inflexions de la voix se traduisent de manière évidente de façon à bien lire la corrélation entre le visuel et le sonore, entre la proposition vocale de Marika et le mouvement de la marionnette. Mais… cela nous paraît collectivement trop littéral. (Parfois chercher, c’est évacuer des idées).
Nous nous plongeons ensuite dans différentes approches vocales ludiques : la voix qui réagit en mimétisme transposant la proposition corporelle d’une autre personne, une approche propre à Roy Hart à travers laquelle nous observons les différentes tessitures via nos cavités. Ça nous pose la question de comment laisser le corps ou la théâtralité soutenir la voix pour trouver son chemin et clarifier son intention. Je tombe en amour avec la voix de ténor qui m’a été interdite jusque-là. (La voix et les questions de genres, c’est quelque chose ! Ça affirme mon envie de mettre en jeu la voix de contre-ténor dans ce spectacle en devenir). Et puis nous terminons avec l’approche du Soundpainting, qui amène une réflexion autour des réflexes vocaux, de façon à les élargir.
Pour le moment, j’ignore comment va se transfigurer cette approche vocale (propre au personnage de Marika/l’escargot) dans le spectacle en devenir. On va laisser les choses se déposer (parfois, la recherche, c’est laisser agir le temps). En tous cas, ce moment nous a mises en joie !
JOUR 3
Mercredi 18 février
> Myriame Larose est avec nous toute la journée en qualité de regard marionnettique, joie d’accueillir son regard subtil qui aide à faire des choix ! Nous commençons par un training somatique BMC guidé par Marion autour des différentes colonnes qui soutiennent nos mouvements : en particulier la colonne molle à l’avant du corps (schème bouche/anus) qui reste particulièrement présente dans cet imaginaire de l’escargot et cette notion du liquide céphalo-rachidien à l’arrière qui se déverse depuis notre crâne, tout le long de notre colonne vertébrale.
> Et puis, avec Myriame nous balayons les idées marionnettiques du spectacle et nous tranchons, de façon à pouvoir mettre en œuvre aisément des allers-retours entre la construction et le plateau. L’un des gros enjeux de ce spectacle, le travail plastique étant prédominant. Notre boussole demeure la joie.
> Lors de notre toute première résidence de recherche, Dinaïg Stall qui nous accompagne d’un point de vue dramaturgique avait émis l’idée que Marika pourrait être jonchée sur des chaussures à plateformes. Nous cherchions en effet à questionner la place du personnage de Marika lorsqu’elle manipule des marionnettes. Cette posture de “marionnettiste au service de l’objet” ne nous paraissait pas réellement à propos. Dinaïg nous a donc prêté des chaussures à plateforme de 8 pouces de haut (!) et nous nous sommes mises à explorer dans cette perspective. Ce que ça donnait à voir était fascinant. D’une part, cela nous détournait d’une image stéréotypée de la création à destination de la petite enfance (ce que je cherche sans cesse à mettre en place), renvoyant de fait à d’autres imaginaires et permettant d’introduire une double lecture à destination des adultes qui assisteront au spectacle en devenir. D’autre part, ces cothurnes amènent de fait une dimension performative de par la difficulté qu’elles génèrent : elles permettent de nous extraire de la posture “de marionnettiste au service de l’objet” pour nous faire entrer dans un corps fictif. Joie ! Parfois, quand on cherche, on a l’impression de trouver ! Et parfois, même, ça se trouve durant les cinq dernières minutes avant de quitter le studio de répétition.
> Joie aussi de retrouver notre collègue Mélanie Baillairgé qui nous apporte ici son regard sur la scénographie. Aujourd’hui, nous voulions débuter avec elle une recherche autour de l’architecture propre au sol du spectacle. Mélanie déroule de grands papiers de différentes couleurs par terre, elle les colle, les découpe, agence des formes. Nous questionnons les matières, faisons quelques recherches sur internet autour des teintes de tapis de danse. Nous observons comment cela dialogue avec les montagnes de styrofoam créées par Gabrielle Chabot. Elle prend des photos, un plan est en devenir (à suivre !).
JOUR 4
Jeudi 19 février
> Les aléas de la vie ont modifié le planning de la journée. L’enfant de Marika étant malade ce matin, nous nous réorganisons. Il n’y aura pas de pratique somatique aujourd’hui. Finalement, avec Gabrielle Chabot, nous prenons le temps de mettre en place un rétroplanning du point de vue des éléments à construire en prévision de ce qui est à venir au printemps. Nous discutons des besoins vis-à-vis de chaque objet marionnettique, en fonction des besoins du plateau. De toute évidence, il fallait le prendre ce temps !
> Marika nous retrouve au moment de la pause lunch et Dinaïg Stall nous rejoint cet après-midi en qualité de regard extérieur, son regard aiguisé complète parfaitement celui de Myriame Larose. Avec ielle, nous questionnons ce que nous avons tenté d’affirmer la veille. Des certitudes se défont, tandis que d’autres s’énoncent (les va-et-vient de la recherche !). Nous évoquons la musicalité du mouvement, un déploiement de la manipulation de l’intracorporel à l’ensemble de la kinésphère, un nez montagneux qui vient se gratter au milieu d’un “castelet” de montagnes, la dimension kinesthésique de l’eau sur la peau, etc.
>Et puis, nous reprenons cette recherche autour de l’oreille manipulée par Marika, suspendue sur des chaussures à talons de 8 pouces. Nous testons une manipulation de l’oreille avec une bouche-cérumen (à l’image d’une marionnette à gueule). Mais si le résultat est ludique, il pose néanmoins des questionnements dramaturgiques : le fait d’ ajouter une bouche à une oreille lui confère un autre référentiel organique/anatomique. Par ailleurs, du point de vue de la manipulation, le fait de phraser avec la bouche tend à annuler le phraser de l’ensemble de l’oreille qui nous paraissait réjouissant au départ. Dans un nouvel élan, nous tentons d’imaginer la place du chanteur (absent pour le moment), et d’observer cette oreille en relation avec le chant, qu’elle danse sur la voix. Elle nous raconte alors la joie physique que l’on peut ressentir lorsque l’on écoute quelque chose que l’on adore.
Marika sur ses talons est emportée par la joie de l’oreille. Comme si l’oreille lui permettait d’entendre la musique de façon plus fine. On n’oublie pas le cérumen ! Peut-être sera-t-il présent, en mineur dans cette séquence.
JOUR 5
Vendredi 20 février
> Ce matin, Marika bénéficie donc d’un training somatique BMC en tête-à-tête avec Marion. Ensemble, elles traversent les schèmes neurocellulaires de développement propres à l’escargot et observent comment le système endocrinien, à travers l’émergence de figures archétypales, peut venir soutenir ce corps fictif de l’escargot qu’elle interprétera ici.
> Lorsque Myriame nous rejoint, nous prenons un temps pour retraverser chacune des séquences en cours de recherche, en regard de ce que nous avons élaboré la veille avec Dinaïg. Nous ajustons des éléments, les requestionnons une dernière fois cette semaine, avant de les faire mijoter dans l’attente de notre prochaine résidence au printemps (parfois, chercher, c’est accepter de laisser le temps faire son œuvre). Nous nous figurons la place du chanteur, lui imaginons des actions (on a hâte de trouver/rencontrer la personne qui prendra en charge ce rôle au Québec !).
> Mélanie Baillairgé nous retrouve à son tour en début d’après-midi. Elle a travaillé sur Photoshop sur le sol d’un point de vue scénographique. Elle arrive avec une proposition d’espace et de teintes. On s’amuse à modifier les couleurs sur le logiciel pour observer tous les possibles. Le mauve en dominant et le jaune en mineur attirent particulièrement notre attention.
> Vient finalement le temps du partage en présence de l’équipe du Cube, de Mélanie de la Mèche Courte et d’Esther de Petits Bonheurs. Tout cela se passe joyeusement : on montre des petites séquences en travail, on explique les devenirs de chaque chose. Ça s’esquisse. C’est bien de terminer la semaine en partageant les matières, au-delà de nous donner un but, ça permet à Marika de mieux anticiper les premières, mais aussi de récolter des témoignages sur ce qui est visible et ce qui n’apparaît pas encore pleinement. (Parfois, chercher, c’est partager).
Merci le Cube pour cette semaine si riche !