J’ai perdu ma langue — Résidence de recherche et de création d’Amineh Sharifi
Après une première résidence avec accompagnement privilégié au Cube en 23-24, Amineh Sharifi souhaitait poursuivre en 24-25 l’écriture de plateau d’un théâtre d’ombres abordant les thématiques de l’identité linguistique, de la communication intergénérationnelle et de l’impact émotionnel de la perte de la langue maternelle. (En résidence du 17 octobre au 1er novembre 2024)
Équipe :
Mélina Kerhoas : Experte et manipulatrice d’ombre sur scène
Noémie Calderon-Tremblay : Artiste sur scène
Lorena Teran : Artiste sur scène
Elisabeth Bosquet : Scénographe et experte d’ombre
Amineh Sharifi : Autrice et metteure en scène
JOURNAL
DE BORD
Prologue
Je complète ce journal quelques mois après la résidence et je vois les détails comme si j’étais là avec les mêmes questions de réflexion. Le temps n’est surtout pas linéaire.
Pourquoi une écriture scénique ? Je voulais voir comment l’histoire de cette petite fille rêvant dans une autre langue sera vécue dans d’autres corps. J’aimerais écrire à partir de mes observations auprès de ces artistes, chacune experte de son domaine, qui interagissent avec le récit à leur manière. Je n’avais pas de mot pour décrire cette intention jusqu’à ce que j’ai trouvé le livre « The art of resonance » d’Anne Bogart dans ma bibliothèque m’attendant d’être lu depuis deux ans. Le verbe que je cherchais était résonner. L’écriture scénique me permet de trouver la résonance d’une idée dans d’autres corps ainsi que d’autres matières présentes, de choisir et de composer une partition.
Mais comment faire des choix si je veux être ouverte aux idées proposées artistiquement par mes collaboratrices ? Bogart parle de ce paradoxe d’être en contrôle et flexible en même temps :
« Every situation contains a void. In order to embody the paradox of control and relinquishing control simultaneously, it is necessary to learn how to make space for others by looking both internally and externally for the void. Is it possible to allow space for others without losing one’s own position? » (p.28)
Jour 0
(jeudi)
Nous avons la salle en après-midi. Je dépose tout pour commencer le lendemain.
Ranger les pots de géraniums et les boutures.
Contente, mais déstabilisée, par la réponse positive du CALQ qui couvre une partie du budget du projet, je dois changer les objectifs de la résidence. Déstabilisée, parce qu’en pensant qu’il n’y a pas de subvention, j’ai prévu la présence d’un groupe scolaire pour voir un extrait du spectacle qui est en écriture. Cette résidence allait être la dernière si on ne recevait pas de subvention.
Changement de plan : la première semaine pour répéter les premiers tableaux afin de les présenter aux enfants et la deuxième semaine, pour proposer des improvisations aux artistes sur scène et repérer leurs suggestions artistiques pour écrire plus tard.
On saura la dernière journée de cette résidence que notre demande collective au CAM a été acceptée et un mois plus tard, la demande de CAC aussi sera acceptée. Si je les avais reçus un mois avant cette résidence…
Jour 1
(vendredi)
Je montre la nouvelle version du texte à Mélina. Depuis la dernière résidence en août, j’ai réécrit les cinq premiers tableaux et décrit les deux derniers. J’ai besoin de propositions scéniques pour avancer les derniers tableaux.
Nous lisons ensemble les tableaux réécrits, Mélina demande des clarifications et propose des visuels possibles. Elle fabrique des prototypes pour les prochaines explorations.
Mon écriture, ce n’est qu’une partition en construction. Il faut que j’insiste sur cet aspect de mon processus de création quand je partage le texte avec mes collaboratrices.
Jour 2
(samedi)
C’était une journée prévue pour travailler avec Eliza et Mélina sur les éléments visuels et les objets dans l’espace. Eliza est malade et ne peut pas être avec nous. Mélina et moi, nous installons les surfaces de projections et plaçons les objets dans l’espace. J’ai apporté des livres sur la peinture iranienne, les tapis et l’architecture. Nous faisons des recherches dans ces ressources visuelles.
Jour 3
(dimanche)
Aujourd’hui, c’est juste Noémie et moi pour explorer l’espace et les mouvements sans consulter le texte. La question : comment un enfant bouge dans cet espace ?
Lorena m’a conseillé de faire un underscore de mouvements avec Noémie et de les explorer. Nous avons fait une liste Noémie et moi :
- Sauter (un pied après l’autre, à deux pieds, etc.)
- Ramper en dessus/nager
- Gambader
- Fixer et agir
- Marcher sur ses orteils (قد بلندی)
- Grimper
- Courir lentement
- Marcher en cherchant quelque chose par terre
Comment jouer un enfant sans l’imiter ?
Est-ce que l’âge de mon enfant intérieur est le même que le personnage du spectacle ?
Nous explorons également l’ajout de l’ombre d’un objet au corps d’artiste sur scène.
Jour 4
(lundi)
Je travaille avec Mélina et Noémie sur les trois premiers tableaux.
La suggestion est de se déplacer dans l’espace en sachant que chaque surface de projection, il y en a trois, est associée à une action : chercher l’inconnu, se cacher, chercher la rassurance.
Je note dans le noir ce qui m’est intéressent :
- Essayer d’entrer dans un endroit impossible
- Se cacher quand on la voit (dos vers nous)
- Traverser à quatre pattes
- Jouer avec le drap pour se déplacer
Jour 5
(mardi)
Noémie est malade aujourd’hui. C’est Lorena qui la remplace. On répète les trois premiers tableaux pour pouvoir les présenter aux enfants le vendredi. L’incertitude d’avoir Noémie les deux autres jours pour présenter cet extrait de travail avec elle. Décision : ça sera Lorena pour la présentation du vendredi et on finalise les détails. Quel genre de jeu théâtral je cherche ? Je n’aime pas guider l’interprète directement. C’est une qualité de jeu que j’ai envie de trouver. Des recherches pour pouvoir proposer de bonnes contraintes d’improvisation guidée pour que l’artiste sur scène puisse créer à son tour cette qualité de présence et de jeu. C’est une recherche en continu, une envie.
Jour 6
(mercredi)
Rim est avec Mélina et moi ce matin. Nous discutons d’abord de fabrication des lampes puisqu’elle est la conceptrice d’éclairage et c’est Mélina qui va les fabriquer. Après cette rencontre, je lui montre la vidéo de notre dernière répétition d’hier et elle propose l’ajout d’un projecteur pour le tableau de la chambre d’enfant. Elle sera avec nous la semaine prochaine et ça sera fait pour la sortie de résidence.
En après-midi, Mélina et moi, nous préparons des activités à proposer aux élèves qui seront avec nous demain. Comme Lorena ne peut pas être là demain, ça sera un laboratoire avec les élèves et le lendemain, on présente un extrait à un autre groupe d’élèves.
Jour 7
(jeudi)
Nous préparons la salle pour accueillir les enfants de 8 et 9 ans. Noémie est avec nous et elle observe la séance avec les élèves. Mélina et moi, nous animons les activités avec ces élèves venant d’une école primaire proche de la compagnie Carrousel. C’est grâce à Manon de la Maison Théâtre qu’on a pu trouver ce groupe d’élèves.
- Jeu libre derrière les trois surfaces
- Jeu de cache-cache à quatre, un.e qui compte et trois qui se cachent. La personne qui les cherche ne les trouve pas même si on voit leurs ombres. Tout d’un coup, la personne les voit.
- Se cacher derrière les surfaces avec les différentes actions associées à chacun des écrans.
- Se déplacer lentement et… Statut, on se relance.
Retour en équipe sur ce qu’on a vu avec les enfants. Comment peut-on s’inspirer de ces présences sans vouloir les copier maladroitement ?
Jour 8
(vendredi)
Le matin, on se prépare pour présenter à un groupe scolaire l’extrait de notre travail. Je suis contente d’avoir Lorena et Noémie pour cette étape de recherche afin de trouver l’enfant sur scène. Mélina est à la manipulation d’ombre, Lorena va jouer l’enfant et Noémie documente cette rencontre avec les enfants.
C’est à 13 h que les jeunes arrivent avec leur prof d’art dramatique. Manon est là une heure avant pour me parler des questions que j’aimerais poser aux enfants. On en discute et on est prêt. Après la présentation, les jeunes répondent aux questions et nous donnent des commentaires précis même au sujet des couleurs choisies pour l’éclairage. C’est nourrissant cette rencontre pendant le processus de création.
Jour 9
(dimanche)
Elisabeth est libre aujourd’hui pour qu’on se parle de la scénographie. Je lui raconte ce qu’on a fait pendant la semaine en lui montrant quelques photos et vidéos.
- Je ne veux pas entrer dans le jeu réaliste, je ne veux pas que les visuels illustrent les dialogues. Je ne veux même pas que ça les guide.
Elle me propose de penser aux intentions que je cherche dans chaque tableau. Il faut que je retourne aux improvisations guidées sans nécessairement parler de chacun des tableaux. On discute des surfaces de projection. Je veux avoir des cordes à linge dès le début. Elle me propose de réfléchir aux improvisations amenant les artistes à déplacer les autres surfaces de projection dans l’espace pour éviter d’être collés au fond.
Jour 10
(lundi)
C’est une journée de congé pour tout le monde. Je prépare les structures d’improvisations à explorer mardi et mercredi.
Jour 11
(mardi)
Nous avons trois heures d’improvisation structurée. Mélina et Lorena vont jouer selon mes propositions et j’espère qu’elles oublient ce qu’elles savent du récit pour qu’on puisse aller ailleurs. C’est presque impossible pour Mélina vu qu’elle est sur le projet dès le début et qu’elle connaît même mes pensées réfléchies à voix haute. Mais, les deux se mettent au jeu.
- Ordre/Désordre : une personne met les choses en ordre et l’autre les met en désordre sans nécessairement jouer ensemble.
- Choisis pour moi : une personne choisit trois objets pour que l’autre raconte une histoire sans mots ou joue comme un enfant. Ça peut être en ombre ou pas.
- Pots de géranium/boutures : jouer avec les fleurs et les racines, une personne en ombre et une autre en présence.
- Fais mon ombre : une personne se met devant une grande surface de projection et fait un geste répétitif sur un trajet décidé et l’autre, une fois observant le premier, fait son ombre derrière la surface.
- Oiseau/Enfant : une personne se déplace comme un oiseau et l’autre comme un enfant sans se parler. On ne peut pas avoir deux enfants ou deux oiseaux, le switch se fait instinctivement.
- Emballe-moi : une personne se place devant une surface de projection et l’autre complète ce positionnement avec son ombre venant d’une lampe devant la surface.
- Fais-moi un paysage : une personne crée un paysage onirique derrière la surface de projection et l’autre entre et sort dans ce paysage en faisant une action concrète dans cet environnement.
Les mots notés durant cette observation : une assiette qui roule comme un soleil, placer une bouture sur l’étagère, rouler par terre pour s’approcher des objets, la complicité en ordre/désordre… Je vois que j’ai marqué : pour enrichir l’expérience, il faut donner une liste d’émotions.
Jour 12
(mercredi)
Rim est là aujourd’hui et on installe un projecteur pour distinguer l’éclairage des scènes de rêves de celles de réalité.
Plus tard, Noémie et Mélina vont avoir un bloc d’improvisation. Ça sera répétitif pour Mélina, mais ceux qu’elle propose avec les mêmes structures d’impro sont différents de ceux d’hier. Je note mes observations pour en sortir les improvisations qui mettent un.e artiste dans un état de présence et celles qui provoquent des images riches pour les tableaux de rêve en écriture.
Selon mes observations : avoir une partie d’un objet en ombre et une autre partie en réel, porter un vêtement après avoir joué avec, accrocher quelque chose en ombre, etc.
Jour 13
(jeudi)
Il faut se préparer pour une sortie de résidence. Comme Lorena remplaçait Noémie la semaine dernière lorsqu’on travaillait sur les tableaux à présenter aux enfants, je lui donne la responsabilité d’être enfant. Noémie joue l’autre manipulatrice d’ombre sur scène. On répète les trois premières scènes ainsi que quelques images scéniques que j’aimerais partager avec nos invités. Je parle à Elisabeth plus tard et elle me propose de faire une partition pour cette présentation. Ça sera la première fois qu’on présente les dialogues avec la voix d’un enfant enregistré. J’ai fait l’enregistrement la semaine dernière en soirée, j’ai également exploré différents morceaux de musique iranienne durant les dernières résidences. Je ne dois pas oublier de les intégrer dans cette partition de sortie de résidence. Besoin d’une assistante technique en régie pour la prochaine résidence ? Surement.
Jour 14
(vendredi)
Nous sommes toutes là ce matin. Une heure de retravailler sur ce que nous allons présenter et c’est parti. Les questions posées à la fin de la sortie de résidence sont enrichissantes. J’ai besoin de temps de repos et de réflexion, mais il me reste le démontage et les questions de mes collaboratrices.
- Quel est ton processus de création ?
J’y réfléchis ainsi qu’aux autres questions. Je vais me mettre à réécrire bientôt et à faire d’autres recherches en lien avec la langue et le rêve tout en continuant mes recherches en ombre.
Crédits des photos : Pegah Behmaram et Noémie Calderon-Tremblay