Crédit photo : Mathieu Doyon

Portraits perméables - Résidence de recherche d’Emmanuel Jouthe de la compagnie de danse Carpe Diem

Il y a une dizaine d’années, Emmanuel Jouthe de la compagnie de danse Carpe Diem créait Suites Perméables. Au cours de sa résidence au Cube, le chorégraphe cherchait à traverser cet univers pour aller à la rencontre des ados. À l’aide d’une partition audiocorporelle, son projet Portraits perméables veut faire vivre aux jeunes des relations réelles, au-delà des émoticons, dans une expérience incarnée du monde. (En résidence du 11 au 24 mai 2026)

JOURNAL DE BORD

Bougies d’allumage et rencontres avec les jeunes

Avant la résidence, deux rencontres préparatoires ont agi comme de véritables bougies d’allumage. J’ai été accueilli par une qualité d’écoute magnifique. Mes rencontres avec Gilles Abel et Paul Lefebvre ont permis de confirmer l’importance d’aborder PORTRAITS PERMÉABLES dans le respect de la sensibilité des jeunes tout en posant avec plénitude un paradoxe au cœur de la démarche de ce projet : développer une recherche destinée aux jeunes sans leur présence continue dans le processus de création. Ce risque artistique est apparu nécessaire. Bien que cette problématique était connue et réfléchie depuis un certain temps, au fil des réflexions lors de ces discussions, une piste s’est alors imposée progressivement : Peut-être commencer par le « nous ». Un nous entendu comme un territoire sensible partagé, capable d’entrer en dialogue avec l’expérience propre à chacun.

Parallèlement à cette réflexion, de fin mars à début mai, les artistes du projet ont réalisé une première phase de médiation auprès d’un groupe d’une quinzaine de jeunes de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau dans le quartier St-Michel. Réparties sur sept semaines, ces rencontres ont permis de recueillir des expériences, des impressions et des observations qui ont nourri les questions au cœur de la résidence, avant d’entamer celle-ci.

L’appréhension

La première semaine de résidence a été consacrée à l’appréhension du projet, soit à la reconnaissance du terrain sensible dans lequel PORTRAITS PERMÉABLES souhaitait prendre forme.

Cette étape poursuivait un double objectif : revisiter ce qui avait émergé lors des sept rencontres préparatoires avec les jeunes et élaborer un premier « manège », c’est-à-dire un territoire de jeu et d’exploration à éprouver dans le cadre d’une ultime rencontre.
Le travail s’est amorcé autour de la notion de lieu. Les interprètes ont été invités à faire émerger différents espaces imaginaires porteurs de désir, de bien-être ou d’épanouissement, puis à en dégager les sensations, les actions et les qualités physiques les plus parlantes.

De cette recherche ont émergé plusieurs familles de lieux : naturels, fonctionnels, relationnels ou plus intimes, imaginaires ou sacrés. À partir de ces explorations, un premier parcours immersif a été construit afin de permettre la traversée de différents territoires sensibles, du quotidien à l’imaginaire, de l’ouverture à l’intimité.

Le vendredi de cette première semaine de résidence, l’équipe est retournée à la rencontre du groupe pour un huitième et dernier atelier. Cette rencontre a permis de partager et d’éprouver les premières intuitions développées en studio, offrant un premier retour concret sur les pistes explorées. La durée de l’expérience était d’environ 7 minutes.

La récupération

La deuxième semaine de résidence a été consacrée à la récupération des observations recueillies lors du huitième atelier ainsi qu’au développement des pistes explorées jusque-là. Encouragée par la réception positive des jeunes, l’équipe a poursuivi la construction du manège PORTRAITS PERMÉABLES avec l’objectif d’en faire une expérience immersive d’une durée d’un peu moins de trente minutes.

Les échanges qui ont suivi la rencontre ont fait ressortir un élément important. Les jeunes embarquent volontiers dans les propositions et partagent avec curiosité les univers suggérés. Toutefois, leur participation demeurait souvent liée à l’idée de répondre à des consignes plutôt qu’à celle d’habiter pleinement l’expérience.

Cette observation a orienté une grande partie du travail de la deuxième semaine. Les répétitions ont été l’occasion de réfléchir à la place des interprètes auprès du public et aux différentes façons d’accompagner sans diriger. Comment guider tout en laissant de l’espace ? Comment encourager la confiance nécessaire pour entrer dans l’imaginaire proposé ?

Les choix artistiques développés au cours de cette période ont été nourris par ces questions. Peu à peu, le manège s’est précisé comme un espace invitant le public à prendre une part plus active à l’expérience, à suivre ses propres élans et à se laisser porter vers un ailleurs partagé.

J’ai particulièrement aimé la présence d’Albane Perret, artiste scénographe française et stagiaire au Cube qui assistait à nos répétitions. Nous l’avons accueillie les bras ouverts et elle s’est merveilleusement intégrée à la proposition et aux discussions de répétition. Son apport quasi néophyte a permis de soulever des enjeux subtils et des angles morts quant à l’approche du corps très pertinents.

 

Un deuxième contact avec l’auditoire en fin de résidence

Avec un mot-clé pour alimenter notre créativité : inviter l’inouï de l’autre, les derniers milles de la résidence, qui ont finalement passé beaucoup trop vite, ont été consacrés à préciser et à consolider les choix retenus afin d’ancrer davantage la « chorégraphie » participative.

À cette étape du processus, afin de mesurer et d’apprécier le travail accompli durant ces deux semaines — et ainsi éviter de nous perdre dans les enjeux techniques liés à l’enregistrement des voix destinées à guider l’auditoire — nous avons choisi d’être présents dans le même espace que le public. Cette proximité permettait d’assurer autrement le lien, la douceur de la confiance et l’esprit non performatif de l’expérience.

Tout à la fin, nous avons eu la chance d’y intégrer un accompagnement sonore, contribuant à renforcer encore davantage le sentiment d’être ensemble.

Lors de la sortie de résidence, cette version du manège PORTRAITS PERMÉABLES a été habitée par quatorze personnes. C’était suffisamment de sensibilité sur deux pattes pour recueillir des commentaires empreints de bien-être et d’enthousiasme, ainsi que des observations encourageantes pour la suite.

Nous n’en sommes qu’au début. Un vrai début, qui n’a presque rien. Définitivement, MERCI Martin et toute l’équipe du Cube et du Clou. Lors d’une prochaine résidence, nous espérons poursuivre humblement ce chaleureux rien, cette fois en étant accompagnés plus régulièrement par la sensibilité des jeunes, leur créativité et leur capacité à influer sur l’œuvre en devenir qu’est encore PORTRAITS PERMÉABLES.

Avec une présence plus constante des jeunes dans le processus, nous pourrions peut-être répondre davantage à une question que Benoît Vermeulen a posée dès les premiers jours de la recherche : Est-ce une œuvre ou une médiation ?

J’ai l’impression que PORTRAITS PERMÉABLES connaît déjà sa réponse. Il lui reste maintenant à la faire valoir.