Photo : Charles Fleury

Sage comme une image – Résidence de recherche et de création de Cécile Mouvet

JOURNAL
DE BORD

En compagnie des artistes de cirque Valérie Doucet et Yohan Trépanier, Cécile Mouvet souhaitait fouiller une nouvelle dramaturgie alliant vocabulaire circassien, texte et théâtre d’objet afin de mettre au point un processus de création interdisciplinaire. (En résidence du 5 au 18 mai 2025)

Introduction

« Sage comme une image » est une expression qui apparaît au XVIIe siècle. Dans l’iconographie de l’époque, l’enfant est représenté comme étant calme, docile, immobile, loin de l’agitation de la vie.

Cette injonction à l’enfance est-elle encore d’actualité ? À l’ère du numérique, qu’est-ce que ça veut dire pour les enfants «être sage comme une image» ? Est-ce que c’est important d’être sage ? Ça sert à quoi l’autorité ? Quelles contraintes acceptons-nous et pourquoi ?

Dès le plus jeune âge, mon père m’a transmis ceci : «La plupart du temps il faut obéir à l’autorité dans la vie, c’est comme ça que ça fonctionne. Mais tu as le droit de questionner cette autorité si jamais elle ne te paraît pas juste. ».

Mon père a aiguisé mon sens de la justice et mon sens critique, il m’a appris à questionner le monde. Sans encourager une forme de dissidence ou de révolte, il a placé l’enfant que j’étais comme sujet à part entière.

Dans une société qui se polarise et qui voit émerger de plus en plus de situations d’injustices sociales/économiques/écologiques, il est urgent d’aiguiser notre sens critique à travers l’art et dès l’enfance.

«Sage comme une image» invite les enfants à explorer et expérimenter les mécanismes de l’autorité, de l’obéissance, de la prise de décision et de la justice dans une création mêlant théâtre et cirque.

Processus

Créer pour et avec le jeune public est au coeur de mon engagement artistique depuis plusieurs années. Alors chaque projet commence par des rencontres : ce sont des  classes de 1ère et 3e année de Québec qui m’ont accueillie afin d’explorer ensemble les thématiques du projet. Grâce à des ateliers mêlant jeux et discussions, nous avons réfléchi ensemble sur les enjeux de l’obéissance, de l’injustice et de la prise de décision. Ces rencontres ont permis d’être à l’écoute de l’enfance d’aujourd’hui pour ne pas apposer mon point de vue d’adulte, ce fut aussi l’occasion de recueillir du verbatim pour les explorations en résidence.

«Sage comme une image» est un projet qui cherche comment attiser l’imaginaire du jeune public et le positionner comme sujet. Alors j’ai choisi d’expérimenter une alliance entre le théâtre et le cirque. J’imagine une dramaturgie organique qui décloisonne les disciplines dès l’exploration – il n’y a pas de texte qui préexiste ou de numéro de cirque pré-conçu : tout se co-construit en même temps. C’est un défi car les temporalités de l’écriture théâtrale et celle de la dramaturgie du mouvement sont très différentes. Quelle chance alors que les collaborateurs et artistes de cirque – Yohann et Valérie – soient aussi curieux que moi de bouleverser les codes et de se réinventer.

Sur le fond et la forme j’ai donc tout ce qu’il fallait pour commencer les explorations.

Après une première période de recherche aux Gros Becs à Québec en avril 2025, qui nous a permis d’expérimenter nos vocabulaires respectifs, nous étions près à plonger davantage dans le tissage de nos disciplines.

Et nous voilà arrivés au Cube pour 10 jours de recherche !

Semaine 1

On débute la semaine par un café-croissant chaleureux en merveilleuse compagnie. On se découvre et on échange avec les artistes du milieu jeune public. On s’allume doucement l’imaginaire.

Et puis on commence à jouer : des échelles envahissent l’espace et avec elles on construit des histoires. Ça grimpe, saute, descend, parle, se suspend, bouge, s’essouffle, raconte.

Photo : Charles Fleury

Des tableaux se dessinent à travers nos expérimentations – on commence à s’attacher – on essaye de développer une méthode de création. Alors on prend le temps de regarder ce qui apparaît et de l’élaborer un peu plus. On s’interroge : comment tisser texte et cirque pour qu’ils soient interdépendants ? On fait des essais qui fonctionnent et d’autres qui patinent. On cherche.

On choisit des tableaux et on les travaille, des personnages se dessinent et s’affirment : c’est l’histoire de Charlie et Favor qui est en train de se construire.

Photo : Charles Fleury
Photo : Charles Fleury

La parole trouve sa place au micro et sur scène : on joue avec qui parle, quand et comment. On cherche à tisser des liens entre les mots et les images dans le vivant et la complicité.. Parfois le texte complète l’image, parfois l’image augmente le texte, parfois texte et image se contredisent et ça devient touchant ou drôle.

Photo : Charles Fleury

On fait une première tentative d’enchaînement des tableaux, on joue avec les structures, on cherche les transitions. Et puis on prend des risques : on présente un collage !

Devant une vingtaine de personnes issues de milieu jeune public ou du cirque, nous présentons 45 minutes d’explorations. C’est vertigineux et enrichissant, de nouveaux angles d’approche apparaissent, des vulnérabilités aussi.

On discute dramaturgies croisées, création et prise de risque. On ressort nourrit pour la 2e semaine !

Texte

LA PHOTO DE CLASSE – Tableau 1 – Extrait.

Narrateurs : Le jeudi 9 octobre 2024, à l’école du Petit Boisé, c’est le jour de la photo de classe.

C’est un jour important parce que la photo de classe c’est juste une fois dans l’année.

Il faut être bien sur la photo parce qu’après on la donne à tout le monde : aux grands parents, aux tantes, aux oncles, aux voisins et on la met sur le frigo ou dans un joli cadre.

La photo de classe ça montre qu’on va à l’école et ça c’est bien.

Aller à l’école ça donne des connaissances, et un travail après.

Quand on va à l’école il faut écouter, rester calme et pas crier.

C’est pareil pour faire la photo, sauf qu’en plus il faut pas fermer les yeux et pas faire de grimaces.

La photo de classe c’est important. Il faut être bien habillé et bien coiffé.

Dans la classe de Madame Martine il y a  Camille, Malik, Julien, Dialla, Samuel, Antoine, Mehdi, Léa, Marouane, Kalil, Ernest, Jade, Alexandre et puis Favor et Charlie.

Le photographe c’est lui qui dit où tu dois aller.

«Ok, toi le petit tu vas aller plus sur la gauche. On enlève le doigt du nez derrière, bon, Ok. Toi la petite vient devant. On ne fait pas d’oreilles de lapin. Devant, on arrête de bouger.»

Le photographe c’est lui qui dit où tu dois aller sur la photo.

Et puis, le photographe il dit “Cheese” et tout le monde doit sourire.

Sur la photo de classe, Favor, il a les cheveux tout décoiffé et même que son t-shirt est déchiré. Et il sourit même pas.

Et puis Charlie, elle regarde pas l’appareil photo, elle regarde de l’autre côté. Son sourire est bizarre, on dirait une grimace, comme si elle avait avalé un ver de terre ou une limace.

Semaine 2

La deuxième semaine commence en équipe réduite : Yohann part en tournée internationale.

Nous voilà en duo avec Valérie pour explorer le vocabulaire de la contorsion et de l’équilibre sur main. Cette deuxième semaine en duo, c’est surtout le moment idéal pour donner souffle, corps et histoire au personnage de Charlie.

Photo : Charles Fleury

De nouvelles images apparaissent et du texte aussi : le personnage de Charlie se densifie.

On apprivoise les contraintes et les limites des échelles, celles du corps aussi.

On cherche comment dire le texte en direct au plateau et au micro : on essaye différentes configurations : qu’est-ce que ça change quand une même phrase est dite par le personnage qui parle au plateau ou quand c’est la voix au micro ?

On cherche à comprendre le personnage de Charlie par rapport à son vocabulaire circassien : c’est un personnage qui joue avec les contraintes, qui est capable de tout, qui voit les choses sous un autre angle, qui prend le risque de renverser l’ordre établi, qui ne rentre pas dans les cases même si elle essaye – parfois.

On essaye des images à la frontière entre mouvement, théâtre d’objets et cirque. C’est beau même si on ne sait pas encore ce que ça va raconter.

On construit par petits morceaux, en casse-tête.

On essaye de jouer avec la sonorisation : avec des speakers disposés dans l’espace, le personnage démarre ou arrête des enregistrements qui s’apprêtent à dévoiler une partie de l’histoire.

On joue avec le pouvoir de raconter ou de taire des événements.  Les speakers disposés dans l’espace créent un enjeu physique : il faut trouver et se déplacer d’un coin à l’autre de l’espace pour atteindre les enregistrements avant qu’il ne soit trop tard et qu’ils dévoilent leurs vérités.

Le pouvoir de la parole s’échange entre la voix au micro, les voix enregistrées cachées au plateau et la voix de l’interprète.

Cette exploration donne le goût d’explorer encore comment le texte / les mots peuvent exister de manière inattendue au plateau / au sein d’une image / d’un mouvement.

On termine la semaine en douceur avec quelques essais de manipulation marionnettique d’échelles. Et puis il est temps de laisser reposer nos découvertes, de laisser l’imaginaire se déposer : alors on range tranquillement notre terrain de jeu.

Je ressors de cette résidence le coeur confiant, avec la sensation qu’un objet artistique est en train d’émerger et avec un certain vertige face à tous les possibles qui ont été soulevés.

Texte

PIKACHU – Tableau 11 – Extrait.

Narrateurs :

Pikachu, c’est un Pokemon.

Il a un pelage jaune et soyeux, le bout des oreilles noires et les joues rouges.

Il a l’air cute de même.

Mais si tu le cherches.

Si tu le provoques.

Alors il attaque.

D’abord l’air devient comme électrique.

Tu sais plus trop si tu dois bouger ou arrêter de respirer.

Le temps que t’y réfléchisse, Pikachu il te fait l’attaque Tonnerre.

C’est comme une grosse décharge électrique qui tombe sur toi, qui peut te paralyser.

Faut se méfier des Pikachu qui ont l’air un peu trop cute.

Souvent c’est chargé à l’intérieur.

Charlie : Mais la vérité, c’est que c’est rare que le Pikachu il attaque.

La plupart du temps, le Pikachu il fait juste se défendre.

Photo : Charles Fleury

Dans nos oreilles pendant les explorations :

  • Geometria del Universo – Colleen
  • Prickly Pear – Portico Quartet
  • Prizewinning – Julianna Barwick.
  • La Marelle / Amarelinha – Birds on a wire

Remerciements

“Sage comme une image” est soutenu par le CALQ et le CAC.

Je remercie chaleureusement l’équipe des Gros Becs qui a accueilli et pris soin du projet à ses balbutiements. Quelle chance d’avoir eu une équipe aussi passionnée et convaincue à mes côtés.

Je remercie l’équipe du Cube qui a également soutenu le projet dès ses prémices et qui lui a permis de se donner de l’amplitude : bravo et merci pour la prise de risque. La vivacité du milieu jeune public se déploie grâce à votre soutien envers de nouvelles équipes et de nouveaux imaginaires. Merci Martin et Marie-Luce pour votre présence et vos bons conseils !

Pour leurs regards bienveillants et leurs commentaires constructifs au cours des périodes de recherches, je remercie particulièrement : Mélissa Merlo, Jean-Philippe Joubert, Benoît Vermeulen, Andrée-Ann Godin.

Ce projet évolue aussi grâce au regard, à la pertinence et à la sensibilité de Pascal Brullemans – dramaturge associé au projet.

Et un immense merci à Yohann et Valérie, collaborateurs du projet, pour leur générosité et leur créativité. Se rencontrer dans la création c’est toute une aventure, prendre le risque de sortir de sa zone de confort aussi : on se sent tellement vivant.e !