Boîte à réflexes éthiques - Créer avec et pour les jeunes publics

Comment utiliser
cette boîte
à réflexes

Cette boîte à réflexes n’est pas un mode d’emploi. C’est un appui pour penser avant, pendant et après un projet de création ou de médiation avec des jeunes.

Trois facons de s’en servir :

  • Seul·e, en préparation : parcourir une ou deux catégories qui correspondent aux questions que vous vous posez pour un projet spécifique. Vous n’avez pas à tout lire à chaque fois.
  • En équipe, avant ou après une résidence ou une tournée : choisir ensemble deux ou trois questions qui semblent importantes pour ce projet, en discuter, noter ce qui ressort.
    Pas besoin de répondre à tout.
  • En bilan, après un projet difficile ou inattendu : revenir sur ce qui s’est passé avec les questions de la catégorie Adaptabilité ou Consentement, identifier ce qu’on ferait autrement.

L’objectif n’est pas d’éliminer toutes les tensions, mais de pouvoir les reconnaître, les habiter et travailler avec elles.

Les items marqués * sont des points de vigilance, non pas parce que tout le reste est optionnel, mais parce qu’ils touchent à des enjeux qu’il est risqué de banaliser ou d’écarter.

Responsabilité

Questions

  • Qui bénéficie vraiment de ce processus : les jeunes, l’artiste, l’institution, le bailleur de fonds ?
  • Les jeunes sont-ils là pour cocréer et décider, ou surtout pour être montrés et cités dans nos rapports ?
  • Comment vais-je représenter les jeunes dans l’œuvre ? Est-ce que j’encourage des stéréotypes ? Le résultat sera-t-il acceptable pour n’importe quel enfant ?
  • Ai-je adouci leurs mots pour les rendre plus « mignons » ou acceptables?
  • Que reste-t-il à l’enfant après notre passage : une expérience, une fierté, une fatigue, une confusion, une trace?
  • Pourrais-je expliquer ce choix à l’enfant (et à son parent) de façon claire et assumée ? *
  • Comment valoriser ce que les jeunes ont vécu, au-delà du résultat visible?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Se demander à qui ce geste profite vraiment, et ce qu’on demande concrètement aux jeunes de donner : leur temps, leur parole, leur image, leur vulnérabilité.
  • Prévoir comment les jeunes entrent dans le projet et comment ils en sortent: ces moments de transition sont souvent déterminants dans ce qu’ils vivent réellement.

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Repérer si on est en train de prélever – idées, gestes, mots – sans vraiment partager le pouvoir sur ce qu’on en fait.
  • Vérifier : est-ce que ce qui se passe là profite d’abord aux jeunes, ou est-ce qu’on glisse vers ce qui nous arrange ?

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Se demander : qu’est-ce que les jeunes ont réellement vécu, pas seulement ce qu’on a vu ou voulu ?
  • Rester attentif à la manière dont la présence des jeunes façonne le projet et à la façon dont cette participation est reconnue.

Consentement

Questions

  • L’enfant sait-il vraiment ce qu’on fera de son travail ? *
  • Quand un jeune se retire, a-t-on prévu une façon de reconnaître sa contribution autrement ?
  • Un enfant qui participe avec enthousiasme est-il nécessairement en situation de consentement libre et éclairé ?
  • Comment définir et communiquer clairement le cadre du projet et le rôle que les jeunes y occupent ? *
  • Est-ce que les adultes responsables (parents ou tuteurs) ont donné leur accord ?
  • Les jeunes peuvent-ils réellement dire non, hésiter ou se retirer sans pression ni conséquence ? *
  • Comment rendre le cadre du projet compréhensible et habitable pour les jeunes, sans l’alourdir pour autant ?
  • Comment reconnaître quand quelque chose ne convient plus aux jeunes, même lorsqu’ils ne le disent pas directement ?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Clarifier dès le départ ce qu’on demande aux jeunes, ce qui sera gardé, montré ou diffusé.
  • Si les règles changent en cours de route, le nommer : le consentement se fragilise vite dans le flou.
  • Anticiper les zones de friction émotionnelle sans chercher à tout neutraliser.
  • Prévoir des façons simples de dire non, pas maintenant ou stop, sans devoir se justifier.

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Revalider régulièrement : est-ce que ce qui se passe leur convient encore?
  • Garantir un vrai droit de retrait, sans pression ni coût symbolique.

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Clarifier dès le départ – et rappeler au besoin – qui décide quoi, et jusqu’où.
  • Valider le processus avec les jeunes en cours de route, pas seulement une fois le projet terminé.

Ressources – ce qu’on peut concrètement utiliser

  • Entente de création à revisiter au besoin : ce qui appartient au processus, au résultat final, à la diffusion.
  • Garder ouverte la possibilité de modifier, déplacer ou abandonner une présentation publique.
  • Chercher un véritable consensus : un accord où les jeunes ont un poids réel dans les décisions.

Prendre soin

Questions

  • Suis-je outillé·e pour réagir rapidement et adéquatement à ce qui peut arriver sur le plan
    émotionnel ?
  • Dans quels contextes devrais-je faire appel à quelqu’un d’autre ? Comment collaborer avec des spécialistes?
  • Y a-t-il une pression implicite à se dévoiler ? Existe-t-il une vraie place pour le refus, l’hésitation et l’opacité?
  • Est-ce qu’on leur demande trop en intensité, en durée, en exposition ?
  • Que reste-t-il après le projet et comment en prendre soin ?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Prendre le temps de connaître le groupe avec qui on travaille : ses sensibilités, ses réalités, ses fragilités.
  • Prévoir des moments d’arrêt ou de mise au point dans le processus – pas comme soupape, mais comme partie intégrante du travail.
  • Ne pas porter seule ses doutes, impressions ou inquiétudes pendant le projet.
  • Penser à l’après : comment les jeunes vont-ils atterrir une fois le projet terminé?

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Écouter ce qui ne se dit pas: les silences, les corps, les micro-retraits.
  • Reconnaître la pluralité des vécus : ce qui est léger pour l’un peut être lourd pour l’autre.

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Structurer un moment de retour – individuel ou collectif – pour nommer ce qui a été difficile ou inattendu.
  • Ne pas absorber seule ce que le projet remue. Trouver un espace pour en parler.

Pouvoir

Questions

  • Est-ce que la participation des jeunes est vraiment libre, ou y a-t-il des pressions implicites dans ce contexte?
  • Comment prendre conscience de la posture d’autorité qui vient avec le rôle de médiateur·trice ou d’artiste ? Est-ce vraiment horizontal ?
  • Est-ce que j’ai orienté les jeunes vers ce que je voulais entendre ou voir ?
  • Comment négocier la tension entre vouloir toucher tout le monde et la réalité singulière de chaque groupe ?
  • Qui décide ici de ce qui est « de qualité » ou « réussi »? Est-ce que cette définition est partagée avec les jeunes ?
  • La bonne intention suffit-elle ? Qu’est-ce qui m’échappe malgré elle ?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Formuler les consignes sans orienter les jeunes vers ce qu’on espère entendre ou voir.
  • Nommer ses attentes avant le projet pour pouvoir les ajuster ensuite.
  • L’absence de règles formelles n’efface pas les rapports de pouvoir.

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Quand quelque chose ne fonctionne pas, prioriser la dignité des personnes les plus vulnérables.
  • S’assurer que les jeunes participent réellement aux décisions, pas seulement aux discussions.

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Ne pas confondre ce qu’on connaît déjà avec ce qui a de la valeur.
  • En cas de doute, privilégier la personne qui a le moins de pouvoir dans la situation.

Plaisir et expérience
esthétique

Questions

  • Comment préserver le plaisir – pour les jeunes comme pour soi – dans un cadre qui demande autant d’attention ?
  • Comment rester artiste sans renoncer au risque, à l’étrangeté ou à l’inattendu ?
  • Comment accueillir le désintérêt, l’inconfort ou la résistance sans y voir un problème ?
  • En quoi la fiction permet-elle aux jeunes de mieux apprivoiser la réalité ?
  • Comment la façon dont on s’adresse aux jeunes influence-t-elle la relation de confiance?
  • Comment travailler avec le doute sans chercher à le faire disparaître ?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Penser la scénographie, la distance et les modes d’adresse comme des choix éthiques autant qu’esthétiques.
  • Réfléchir à ce que la fiction ou la métaphore permet de protéger – ou d’exposer.

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Lire les signes de retrait, d’agitation ou de décrochage comme des réponses au dispositif.
  • Une bonne préparation ouvre de l’espace pour la créativité – et pour le doute.

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Se demander si ce qu’on a proposé permettait à ce groupe de participer sans se sentir mis en difficulté, forcé ou exclu.
  • Nommer les tensions entre intégrité artistique et protection des jeunes, sans les dramatiser ni les éviter.

Ressources – ce qu’on peut concrètement utiliser

  • Le plaisir peut prendre plusieurs formes, y compris l’ennui, le retrait ou la résistance.
  • La fiction, l’humour ou la métaphore peuvent parfois créer une distance protectrice

Adaptabilité

Questions

  • Comment ajuster une intervention lorsqu’une personne décroche ou traverse une difficulté, sans perdre le groupe de vue ?
  • Quand le lien avec le groupe ne prend pas, qu’est-ce qu’on est prête à modifier plutôt qu’à abandonner ?
  • Qu’est-ce qu’on est prêt·e à ajuster quand ça résiste : le rythme, la consigne, l’intensité – ou sa propre posture?

Réflexes

En amont – ce qu’on peut anticiper

  • Repérer ce qui, dans le projet, pourrait devenir trop contraignant une fois sur le terrain.
  • Prévoir des espaces d’ajustement : ne pas tout fixer d’avance.

En cours de route – ce qu’on fait quand ça résiste

  • Écouter aussi ce qui résiste, déçoit ou bifurque.
  • Identifier ce qu’on est prête à modifier : le rythme, la consigne, l’espace, sa propre posture.
  • Prendre du recul sans se retirer complètement.

En retour – ce qu’on peut prendre comme recul

  • Identifier les ajustements qui ont réellement aidé le groupe à rester engagé.
  • Adapter le projet en cours de route n’est pas un échec : ça fait partie du processus.

Ressources – ce qu’on peut concrètement utiliser

  • Retravailler une parole sans la lisser ni se l’approprier.

Concepts-clés

Cliquez sur les images ci-contre afin de vous familiariser avec les concepts-clés suivants : extractivisme, infantilisme, consentement, consensus, démocratisation culturelle, démocratie culturelle et tokenisme.

Crédits

Cette ressource est issue d’un travail de cocréation avec les personnes présentes à la journée du 12 mars 2026, à l’Université du Québec à Montréal. La matinée Créer avec et pour les jeunes publics – quelles questions éthiques ? a été organisée par Anne Nadeau et Gilles Abel, de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, ainsi que Martin Boisclair du Cube, centre international de recherche et de création en théâtre pour l’enfance et la jeunesse.

Avec la collaboration de : Alain Beauchesne, Alice Blouin-Décoste, Anne-Marie St-Louis, Aouatef Krikrou, Ariane Dubé-Lavigne, Carolina Chmielewski Tanaka, Cécile Maloubier, Cécilia Maï Girard, Charlotte Beaussier, Cleo da Fonseca, Emilie Gauvin, Emmanuel Jouthe, Hélène Beauchamp, Jean-François Guilbault, Jean-Philippe Lehoux, Karine Rathle, Maelle Chastanet, Manon Claveau, Marie-Eve Lefebvre, Marie-Michelle Garon, Marika Crête-Reizes, Marion Daigle, Marthe
Seppey, Mathilde Murphy, Melanie Goyette, Myriame Larose, Nini Bélanger, Noha Abdelmoaty, Noor Maghraoui, Olivier Sylvestre, Patricia Rivas, Pierre Tremblay, Roberta Ninin, Rosalie Dell’Aniello, Roxanne de Bruyn, Sophie Labelle, Stella Lemaine, Talitha Pereira Cunha, Tommy Vachon, Anne Deslauriers, Lysandre Dunberry et Valérie Dunn.

Observations et commentaires sur les réflexions soulevées : Anne Deslauriers (École des arts visuels et médiatiques, UQAM) et Lysandre Dunberry (Orchestre métropolitain).

Révision : Gilles Abel, Anne Nadeau, Maelle Chastanet, Marie-Michelle Garon, Carolina Chmielewski Tanaka, Jean-Philippe Lehoux, Cécile Maloubier, Emilie Gauvin et Tommy Vachon.

Mise en page du document PDF : Carolina Chmielewski Tanaka

Illustrations : images issues de la bibliothèque Canva, utilisées sous licence Canva